Fleur de sel : Une productivité… destructive ?

Fleur de sel Société

A l’image d’un chariot qui n’avance pas si l’on le tire perpendiculairement aux rails, notre société valorise la croissance de l’activité (la force de traction), mais se désintéresse du sens de cette activité (l’axe de la traction) ; comme si elle allait de soi, comme si naturellement, toute activité se légitimait d’elle-même. Cette négligence est une des causes de l’état actuel de la création. La nécessité est grande d’inclure, comme composante de l’activité elle-même, la réflexion sur son sens !

Une productivité destructive

L’histoire : le wagonnet des nains

Chaque jour, c’est bien connu, les sept nains amis de Blanche Neige descendent à la mine. On les imagine œuvrant ensemble, selon une organisation immuable. Pas du tout : les nains s’opposent constamment sur la meilleure façon de travailler.

Il y a peu, incapables de s’entendre, les sept se sont divisés en deux groupes. Ils ont mis en place deux wagonnets, deux lignes de rails, et ils exploitent deux filons, en parallèle. L’opposition porte sur la façon de faire rouler le wagonnet pour extraire le minerai.

Prof, accompagné de trois nains, s’est rendu au marché. Contre quelques belles pépites, il y a acheté une bête à la force colossale. Enfin, le lourd wagonnet va avancer à toute allure !

Le lendemain, le groupe de Prof descend à la mine avec la bête. En milieu d’après midi, le moment de remonter leur wagonnet arrive.

Dans le groupe de Grincheux, chacun saisit l’épaisse corde à l’avant du wagonnet, et commence à tirer, régulièrement. Le wagonnet prend alors un rythme régulier, mais tellement lent…

Si lent que le visage de Prof se pare d’un sourire moqueur. Il atèle la bête devant le wagonnet de son équipe. La bête s’élance vers l’avant. En trois grands pas, elle fait avancer le wagonnet d’une manière remarquable ! Mais elle semble agitée, désorientée… La voilà qui se décale, attirée par une odeur de nourriture dans le sac d’un nain. Elle tire toujours puissamment le wagonnet, mais elle n’est plus dans l’axe. Le wagonnet avance encore un peu, puis s’arrête. Agacée par une guêpe, la bête s’affole encore davantage. Dans son agitation, la voilà qui se décale encore vers l’arrière de la mine, et sous l’effet de sa force de traction, le wagonnet se met… à reculer…

A l’autre bout du boyau, le wagonnet de l’autre équipe progresse lentement vers la sortie…

 

L’analyse

Bonjour, chers auditeurs ! Bienvenue dans votre émissions Fleur de Sel. Installez-vous confortablement, faites comme chez vous, et moi, je vous fais la conversation !

Je vous propose de poursuivre notre visite de lieux de conversion possible de la société. Pour l’instant, nous avons pointé un premier dysfonctionnement : celui de notre tendance à traiter les symptômes d’un problème plutôt que le « terrain » dans lequel il se développe (rappelez-vous, c’était au mois de septembre, une histoire de saignées. Pour vous rafraîchir la mémoire, je vous invite à réécouter les 2 émissions sur le site de radio-fidélité).

Cette semaine, avec les 7 nains, nous allons réintroduire la primordiale question du sens dans notre système productif.

 

On peut retirer de l’histoire introductive que la force avec laquelle on tire le wagonnet est finalement moins déterminante que le soin que l’on met à tirer le wagonnet dans la bonne direction.

 

Si nous faisons le parallèle avec notre société, qu’observons-nous ?

De par notre modèle économique capable de dégager des capitaux et nos prouesses technologiques et organisationnelles, nous pouvons produire des quantités colossales de biens de consommation. Nous savons faire monter les courbes toujours plus haut. Nous sommes, assurément, une bête très puissante.

Cette bête, rendons-lui cela, nous a permis de nous libérer du manque. Ces cinquante dernières années, nous nous sommes émerveillés de cela. Mais, concentrés à tirer assidûment, 8 heures par jour, nous avons oublié la question de la direction, comme si elle allait de soi…

 

Nous avons cru normal de la confier à seulement quelques uns. Et d’abandonner ces quelques-uns (les responsables politiques et économiques, notamment) à des enjeux colossaux de pouvoir et d’argent… Ça ne marche pas, forcément…

 

Et nous voilà arrivés à de tels extrêmes que notre travail productif devient, dans bien des cas, destructeur, au point de menacer la création.

 

Il pourrait très bien en être autrement. L’homme pourrait très bien être différent, et produire naturellement de manière vertueuse. Mais puisque l’on observe que ce n’est pas le cas, il y a manifestement un dysfonctionnement à lever.

 

Alors est-il bon de continuer à confier le plus déterminant, ce qui demande le plus de travail, à seulement quelques personnes mal équipées ? Quel dirigeant laisserait une telle situation de déséquilibre perdurer dans son entreprise ?

 

Redonner une place – et même donner la plus grande place – à l’ouvrage qui consiste à discerner quel activité doit être menée et comment elle doit l’être. S’arrêter pour penser. Cela devrait être notre premier travail, à tous !

Il y a alors besoin d’organiser la société différemment, de manière à réduire l’activité productive, et augmenter l’activité de conscience.

Et cela, non pas au nom d’une utopie naïve, mais au nom de la plus rigoureuse des rationalités.

Est-ce impossible ? Ou bien est-ce le manque de temps pour penser, justement, qui donne une impression d’impossibilité ?

 

Se pose alors la question du sens : vers où faut-il tirer le wagonnet ? Vers quel but faut-il orienter nos capacités à produire ? Quel est le but d’une société ?

On pourrait tenter de répondre, en quelques mots : permettre à ses membres de se libérer de la peur, de se libérer de la faim, de se prémunir contre la maladie, de trouver leur chemin d’épanouissement ? On devrait ajouter désormais : sans détruire la planète.

Voilà un premier guide. Ensuite, le travail de la bête n’est qu’un outil qui sert à avancer dans cette direction.

 

Cela nous amènerait bien vite à questionner les modèles économiques :

  • le capitalisme, ce formidable accélérateur économique est contre-indiqué lorsque la bête est déjà surpuissante !
  • le libéralisme est lui aussi contre-indiqué, car c’est justement lui qui nous a fait croire que le sens allait naturellement de pair avec la réussite économique.
  • les instruments de mesure, PIB en tête, sont à revoir car ils institutionnalisent, cristallisent les erreurs.

 

Mais que ces quelques mots dits trop vite ne viennent pas fermer le sujet : l’important est bien de voir que la direction doit être constamment réajustée, et qu’il est nécessaire de lui octroyer du temps.

Dans ce but, les réflexions éthiques, politiques, philosophiques, sociologiques sont de première importance. Mais des attitudes oubliées sont également à retrouver. Le contact avec la nature, par exemple, permet de retrouver le sens de l’homme dans la nature, sens que l’on perd inévitablement quand on passe 8h / jour devant un écran (on peut ici citer le pape François, en 44 de Laudato si’ : « Les habitants de cette planète ne sont pas faits pour vivre en étant toujours plus envahis par le ciment, l’asphalte, le verre et les métaux, privés du contact physique avec la nature. »).

 

Il n’est pas question de faire culpabiliser qui que ce soit : c’est un sujet collectif. Sujet collectif que chacun peut contribuer à changer, autant qu’il le peut.

 

Un jour, cependant, pour favoriser à grande échelle, non pas l’activité elle-même, mais sa composante vertueuse, il faudra bien redonner du sens à nos indicateurs.

Mais ça, c’est le sujet de la prochaine émission que je vous proposerai !

D’ici là, vous retrouverez la semaine prochaine Jean-Noël, qui reviendra nous parler de la nature. Chers auditeurs, à dans deux semaines !

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