Fleur de sel : Des indicateurs de richesse désaxés

Fleur de sel Société
  • A l’image d’un enfant que l’on féliciterait s’il renversait son bol de céréales, les règles du jeu de notre société valorisent l’activité économique, et elle seule, qu’elle soit bonne ou mauvaise. A cause de cela, dans nos vies, il est difficile d’avoir un travail à la fois rémunérateur et porteur de sens. Quel renoncement ! Puisque les indicateurs sont la boussole qui oriente toutes les politiques, il est temps de changer d’indicateurs !

Des indicateurs de richesse desaxes

L’histoire

La scène se passe dans une petite famille, un matin…

  • .. euh… oh non… Papa ! j’ai renversé mon bol de céréales…
  • Oh, mais c’est très bien, ma chérie ! Voilà qui va augmenter l’activité de la maison ! Toutes mes félicitations…

 

Un peu plus tard au goûter…

  • Tu as passé une bonne journée ?
  • Oui, et en rentrant de l’école, j’ai aidé Madame Rolland, la voisine : elle avait des courses jusque par dessus la tête, alors je l’ai aidée à ramener ça chez elle !
  • Ah, tu as fait ça ? Bon… au fond, pourquoi pas, mais ça ne sert pas à grand-chose, tu sais…

 

L’analyse

Bonjour amis auditeurs ! C’est avec cette petite histoire de la vie quotidienne, mais qui nous apparait comme absurde, que nous ouvrons cette nouvelle chronique de Fleur de sel, l’émission de l’écologie intégrale.

Petite histoire qui va nous permettre de mettre un coup de projecteur, comme à chaque émission que je vous propose, sur une bizarrerie habituelle de notre société.

Il va être question, non pas des céréales du petit déjeuner, mais des instruments de mesure, et notamment le plus emblématique d’entre-eux : le PIB (produit intérieur brut, qui mesure l’ensemble des richesses produites par un pays en un an).

 

Voilà donc, dans l’histoire introductive, deux réactions paternelles qui peuvent nous sembler bien étrange : valoriser ce qui nuit au foyer, et faire preuve de dédain envers une belle action…

Pourtant, c’est un peu ce qui se passe, au niveau de notre société :

  • le bol renversé évoque le bien connu “paradoxe de l’Erika” (rappelez-vous : ce pétrolier qui a coulé il y a quelques années) : une marée noire, catastrophe écologique, est comptée positivement par nos instruments de mesure, parce qu’elle génère de l’activité (dé-pollution, indemnisations, construction d’un nouveau bateau… ). C’est économiquement une bonne chose.
  • A l’inverse, le bénévolat de la seconde scène, pourtant vertueux, n’est pas pris en compte par ces mêmes instruments. C’est utile socialement, mais c’est insignifiant pour l’indicateur.

 

Et puisqu’il a été établi par la pensée reconnue comme raisonnable que c’était le bon choix, nous acceptons souvent ces logiques étranges sans les questionner. Ou bien, nous avons intégré une réponse toute faite :

  • par exemple, : “la prospérité économique, c’est ça qui est important.”
  • ou bien encore quelque chose de plus nuancé : “C’est, in fine, la qualité de vie en société qui est importante, mais elle découle naturellement de la prospérité économique.”

Face à ces réponses, je vous renvoie à la dernière émission que je vous ai proposée.

  • d’autres diront encore “le PIB est un mauvais indicateur, mais dans un monde concurrentiel, il n’y a pas d’autre choix que de tout miser sur l’économie”.

Il n’y a pas d’alternative… le sujet a déjà été traité dans les émissions du 17 et du 24 septembre.

 

Tout cela, en tous cas, n’est pas anodin. Si je place un thermomètre sur mon balcon, la température de l’air ne sera pas influencée par la présence de ce thermomètre. Il n’en va pas de même pour un indicateur économique, car les relevés effectués par ce dernier son directement utilisés par l’homme pour définir ses politiques économiques. L’indicateur PIB est une boussole. Il oriente les décisions politiques vers des choix qui le feront croitre.

Et cela se traduit très concrètement dans nos vies… On peut s’amuser à faire l’exercice suivant : vous trouverez en podcast une liste de professions, associées à leur rémunération moyenne. Je vous propose de donner une note, de 1 (inutile) à 5 (utile), pour évaluer l’utilité, dans une société idéale, de chacune des professions.

Regardez ensuite les rémunérations. Les plus mathématiciens d’entre-vous peuvent même représenter les résultats graphiquement, avec, en abscisse, l’utilité et en ordonnées, la rémunération. Souvent, les personnes qui font ce test constatent qu’une courbe assez linéaire se dessine. Linéaire, mais inversée par rapport à ce qui semble logique : plus l’activité est utile, moins elle est rémunérée. Si nous acceptons une telle aberration, c’est uniquement du fait de la capacité de l’homme à accepter une folie du moment qu’elle est habituelle !

Concrètement, c’est ce qui fait que nous sommes si nombreux à rechercher un compromis acceptable entre un travail qui a du sens et un travail rémunérateur. Là où ce que l’on est en droit d’attendre d’un indicateur, c’est justement que ce qui a du sens, ce qui est utile, ce qui est un réel service, soit aussi ce qui est valorisé socialement, donc rémunéré.

 

Et encore… l’indicateur influe sur notre mode de pensée. Il y a en moi, au moment où je vous parle, une résistance étrange ; quelque chose qui me dit que c’est normal que travailler dans la finance, même pour une entreprise nuisible, soit plus lucratif que de travailler dans le social… Ce à quoi je suis habitué essaie sournoisement d’endosser le costume de la légitimité. Fourberie !

 

Alors à quand les bénévoles payant l’ISF et les tradeurs au RSA ?

Pour cela, il faudra que d’autres indicateurs voient le jour. Et il en existe d’autres : l’indice de développement humain, par exemple. En 2015, l’état français a d’ailleurs travaillé sur 10 nouveaux indicateurs. Mais la sphère politique ne semble pas mûre pour une mise en œuvre concrète.

 

Le PIB passera, et c’est tant mieux. Dans quelques décennies, les écoliers apprenant l’histoire s’amuseront d’un indicateur aussi curieux.

En attendant, nous continuerons à rechigner à renverser notre bol, même si nous sommes incités à le faire ; et nous continuerons à aider Madame Rolland, la voisine, même si cela ne nous apporte aucune rétribution ; parce que l’indicateur “bonheur“, au dedans de nous, monte, dans ces moments-là, et c’est bien ça le plus important !

 

Bon… mais ne nous leurrons pas : si nous sommes tant boulimiques de courbes qui montent, c’est que nous avons une soif, une saine soif de croissance en nous. Si la croissance du PIB ne doit pas être l’objectif de la société… vers pouvons-nous orienter cette soif de croissance ? On commencera à aborder la question dans la prochaine émission.

Et la semaine prochaine, vous retrouverez Arnaud, avec un thème qui fait peur : menaces sur les océans.

Et une bonne semaine à vous !

 

Références

  • Exercice proposé pendant l’émission
profession Rémunération moyenne
Agriculteur 1838
Infirmier diplômé d’état 2247
Footballer Ligue 1 (Angers) 19000
Artisan charpentier 2233
Acheteur d’espace publicitaire 3521
ingénieur informatique 3142
sénateur 5500
trader 10000
bénévole croix rouge 0

 

Les valeurs sont données à titre indicatif. Ce sont des valeurs moyennes, avec de fortes variations selon le lieu, l’expérience, etc.

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