Fleur de sel : Où croître ? La taille et la croissance

Fleur de sel Société

L’hebdomadaire Fleur de sel a pour thème l’écologie intégrale. Une émission pour répondre à l’appel du Pape François à la conversion écologique. Une émission proposé par le groupe Paroles de chrétiens sur l’écologie.

Où croitre La taille et la croissance

A l’image de l’homme ou du chat qui existent dans une taille donnée, et qu’on ne trouve pas, dans la nature, dix fois plus grands ou dix fois plus petits, les sociétés humaines et leur économie ont aussi leur taille et leur croissance propre. La démocratie se vit à petite échelle, et la croissance économique doit suivre celle de la nature, qui est logarithmique plutôt qu’exponentielle.

L’histoire : un colosse aux pieds d’argile

Histoire inspirée du texte “Être de la bonne taille”, de John Burdon Haldane.

Dans des contrées reculées d’un monde fantastique, deux peuples se déchiraient depuis la nuit des temps. Les magiciens de chaque camp rivalisaient d’imagination pour triompher du camp adverse.

Un jour, un magicien trouva une formule permettant de décupler la taille des guerriers.

Dès le premier guerrier transformé, il fonça chercher le roi, qui accourut aussitôt. Le géant créé était impressionnant : il n’était pas seulement dix fois plus haut, mais aussi dix fois plus large et dix fois plus épais. C’était, pour le roi, le moyen absolu de gagner la guerre !

Le magicien demanda au géant de se lever… A peine debout, sa jambe se brisa, brisant dans le même coup les rêves de victoire du roi.

 

A la fin de ma dernière émission, on se demandait dans quels domaines on pourrait étancher la soif de croissance que nous avons en nous.

ette question va nous occuper pendant deux émissions :

– cette semaine, nous procédons par élimination, en montrant que certains domaines, certains lieux de la vie d’une société ne sont pas des lieux de croissance infinie. Ça sera l’occasion de continuer à lister les bizarreries habituelles de notre société.

– et nous verrons, dans la prochaine émission, enfin, un lieu propre à la croissance infinie !

Pour cette semaine, avant de réfléchir, sur le plan dynamique, à la croissance économique, intéressons nous tout de suite, sur le plan statique, à la taille limite des sociétés démocratiques.

Pourquoi l’histoire du début de l’émission se termine-t-elle par une jambe cassée ? Parce que, si l’on continue à paraphraser le texte de Haldane, « le géant, 10 fois plus haut, 10 fois plus large et 10 fois plus épais qu’un homme standard, pesait 1000 fois plus lourd. Cependant, ses os avaient une section transverse qui valait seulement 100 fois celle des os d’un humain standard, si bien que chaque centimètre carré de ces os de géant avait à supporter 10 fois le poids porté par un os humain. Étant donné que le fémur humain se brise sous un poids équivalent à 10 fois le poids d’un homme, l’os s’est rompu ».

Fin de l’extrait de Haldane. A vrai dire, tout cela est scientifiquement contestable, mais puisque ça nous semble intuitivement juste, ça nous suffit ! On peut en retirer que le corps humain, comme celui de toute autre espèce animale a sa taille propre. Si la taille change, les proportions et les formes changent également (on parle de non linéarité), et alors, c’est d’une autre espèce dont il s’agit.

Les animaux, c’est une chose, mais qu’est-ce que cela peut nous dire sur notre société ?

Olivier Rey, dans son livre “une question de taille”, écrit ceci : « la taille n’est pas un paramètre que l’on pourrait fixer à volonté : chaque être vivant n’est viable qu’à l’échelle qui est la sienne […]. Il en va de même pour les sociétés et les cultures. La plupart des crises contemporaines (politiques, économiques, écologiques, culturelles) tiennent au dédain affiché par la modernité pour les questions de taille.

C’est encore un peu vague… Alors, Olivier Rey, qui rejoint Rousseau et Leopold Kohr, se fait plus précis : la démocratie fonctionne jusqu’à une certaine taille. Au-delà, malgré tous les efforts des habitants, la société ne pourra simplement pas être démocratique, un peu comme une autruche, qui à cause de son poids, et malgré ses ailes, ne pourra simplement pas voler.

Leopold Kohr écrit même ceci : « n’importe quel petit État, qu’il soit une république ou une monarchie, est par nature démocratique, n’importe quel État de grande taille est par nature non démocratique ».

Ainsi, si nous voulons vivre en démocratie, il nous faut nous en tenir à des sociétés peu populeuses. Voici donc une nouvelle bizarrerie de notre époque : nous nous acharnons à vouloir faire fonctionner ce qui ne peut structurellement pas fonctionner. Que faire ? Revient-on, d’un coup de baguette magique aux cités antiques grecques ? Je suis bien content de ne pas avoir le temps de répondre à cette question ! C’est tellement complexe ! Pour aller plus loin, je vous renvoie aux travaux très intéressant de Robin Dunbar, et à son fameux “nombre de Dunbar”…

Passons donc au deuxième point, avec l’aspect dynamique, autour de la question de la croissance économique.

Il y a croissance et croissance. Parlons mathématiques. Souvenez-vous… l’exponentielle et le logarithme.

Quand on trace une exponentielle, on obtient une courbe dont la croissance commence doucement, et s’accélère, fonçant toujours plus vite vers l’infini.

A l’inverse, une courbe logarithmique croit assez fortement d’abord, puis elle se tasse, et sa croissance ne cesse de ralentir.

Retournons à l’économie… Kenneth Boulding, économiste, disait non sans humour : « Toute personne croyant qu’une croissance exponentielle peut durer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste »

Pourquoi parte-t-il d’exponentielle, alors que l’on nous parle habituellement d’une croissance qui semble linéaire : les économistes disent parfois « il faudrait une croissance de 3 % par an ».

Eh bien, malgré les apparences, 3 % par an, ça n’est pas linéaire, mais bien exponentiel. Partons de 100 € à l’an 0. En l’an 1, on arrive à 103 €.

La différence entre l’an zéro et l’an un est de 3 €.

La croissance se calcule ensuite, non plus à partir de 100 €, mais de 103 €. Nous voilà face à un effet cumulatif, insignifiant au départ, mais de plus en plus puissant au fil du temps.

Entre l’an 10 et l’an 11 : 4 €.

Entre l’an 100 et l’an 101 : 56 €.

Entre l’an 200 et l’an 201, toujours sur une année, 3 % de croissance représente 1075 €.

Notre économie actuelle a besoin d’une croissance exponentielle.

Or comment est la nature qui nous entoure ? Il semble qu’elle ait plutôt fait le choix du logarithme. Un être humain grandit vite pendant l’enfance, puis se stabilise à une taille donnée. Un champ, s’il est bien traité par son paysan, pourra voir sa productivité s’accroitre, jusqu’à un maximum. La performance des athlètes, même dopés à l’extrême, finit par plafonner*.

Il semble d’ailleurs que dans la nature, l’exponentiel soit plutôt mauvais signe : c’est celui de l’emballement. Les cellules cancéreuses, par exemple, croissent de manière exponentielle…

Les crises, les “explosions de bulles spéculatives”, dont on parle périodiquement, ne sont que le claquage d’une situation devenue trop tendue entre une nature qui demande à suivre son chemin logarithmique et un homme qui croit pouvoir la contraindre à l’exponentielle…

On voit bien alors la seconde « bizarrerie habituelle » du jour ! Il n’est pas sain, il n’est pas juste, il n’est pas adapté que notre modèle économique repose sur une croissance exponentielle. Passons-donc au logarithme !

Ainsi donc, ni la démographie (1ere partie) ni l’économie (2e partie) ne supportent des croissances non maîtrisées… Mais notre cœur appelle pourtant à cette forme de croissance ! Y aurait-il des domaines dans lesquels la croissance infinie serait possible ? Voire bénéfique ? On en parle la semaine prochaine.

 

 

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