Fleur de sel : Où croître ? La loi et l’amour

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A l’image d’une crête montagneuse ciselée, notre système législatif complexifie toujours davantage la ligne entre le versant des interdits et celui des autorisés. Mais ce n’est pas une fatalité, une croissance en amour et en conscience permettrait d’inverser cette tendance. Et, cerise sur le gâteau : ce lieu de croissance étant immatériel, notre désir de croissance infini peut l’investir sainement !

Ou croitre La loi et l’amour

L’histoire : les monts

La crête des Gittes, dans les Alpes, est particulièrement abrupte. Elle est constituée d’une multitude d’arêtes rocheuses qui se succèdent, formant une ligne brisée. On est soit au nord-ouest, soit au sud-est. Lorsque la pluie s’abat, la crête sépare de manière autoritaire les gouttes entre celles qui glisseront sur le versant nord-ouest et celles du versant sud-est.

Le Ballon d’Alsace, dans les Vosges est un sommet d’une toute autre allure : ses flancs se rejoignent en une large zone presque plane… La pluie qui arrose cette zone y demeure en flaques bientôt réchauffées par le soleil. Nul impératif, pour ces gouttes, de filer droit le long d’abruptes pentes.

 

L’analyse

Bonjour, chers auditeurs. Nous voilà de nouveau ensemble, dans l’émission “Fleur de Sel”. Je vous espère en bonne forme ! J’espère aussi que ces évocations montagnardes vous auront fait l’effet d’un petit voyage !

Mais revenons à nos moutons, qui seraient plus à l’aise sur le ballon d’Alsace que sur la crête des Gittes : dans l’émission précédente, nous faisions le vœu de trouver un domaine dans lequel l’homme et la société pourraient viser une croissance infinie. Pas l’économie. Pas la démographie… Existe-t-il un lieu pour l’infini ? Ce sera donc notre quête du jour.

 

Avant de parler de l’histoire introductive, intéressons-nous au monde législatif avec un chiffre : 1500 !

C’est le nombre d’articles de loi publiés en moyenne chaque année, en France*.

Une croissance qui complexifie les choses, et que beaucoup regrettent. Pourrait-on à l’inverse rendre les lois moins nombreuses et moins fermes ?

 

On nous répondra que c’est impossible :

  • devant la perfidie de l’esprit humain, on constate que chaque règle contournée impose la création d’une nouvelle règle
  • devant la violence des comportements humains, on constate que chaque règle enfreinte impose un durcissement du règlement.

Et si cette vision apparemment dépourvue d’alternative était une fuite en avant dans une voie sans issue ? Si le niveau de perfidie et de violence n’était pas une fatalité ? (je vous renvoie aux émissions du 17 et du 24 septembre pour creuser le sujet)

N’y aurait-il pas un levier caché sur lequel on pourrait s’appuyer pour réduire, plutôt que d’accroitre, le volume et la dureté des lois ?

 

Deux phrases peuvent nous orienter

  • Saint Marc : “C’est en raison de la dureté de votre cœur que Moïse a écrit pour vous cette règle. Au commencement, il n’en était pas ainsi.”
  • et puis, la fameuse phrase de Saint-Augustin : “Aime et fais ce que tu veux”

 

Plus notre cœur est dur, plus les lois sont nécessaires. Plus la société est malade, plus la ligne entre ce qui est autorisé et ce qui est interdit a besoin d’être acérée, ciselée en une infinité de segments, comme la crête des Gittes de l’introduction.

 

L’accroissement du nombre de loi n’est donc pas une fatalité, mais un signe de détérioration de notre société. Toute loi créée est un constat d’échec, la conséquence de l’endurcissement de notre cœur.

 

A l’inverse, la vocation ultime de la loi est de s’effacer, à mesure que la conscience augmente. La vocation de l’arête montagneuse est de se laisser éroder pour devenir une colline ronde, un Ballon d’Alsace, sur lequel les gouttes de pluie peuvent séjourner et féconder la terre.

 

Il s’agit, bien entendu, non pas de croire que l’on puisse arriver à cette utopie de la loi qui s’efface devant l’amour, mais de la nommer et de la viser. Car à ne rien viser, on le constate, la dérive nous entraîne dans l’autre sens.

 

Le levier que nous cherchions, le voici donc :

“la douceur du cœur”, l'”amour”. On pourrait ajouter la conscience, le sentiment d’unité, la volonté de servir, la recherche du bien, l’éthique….

Avant de résumer, dans la suite, ce levier par le mot “amour“, il convient de dire avec force que l’amour dont parle St Augustin est un long chemin de sagesse. La prudence est de mise, de nombreux faux-amour rôdent !

 

L’amour, voici donc un domaine de croissance, à la fois

  • saine et souhaitable, car elle a des effets vertueux et
  • soutenable, car l’amour, en tant que substance immatérielle, peut se développer à l’infini ! Notre planète, toute finie qu’elle soit, ne sera jamais épuisée de ce côté là.

 

Passer du paradigme de la croissance économique au paradigme de la croissance en amour. Pour aller vers une plus grande liberté. Ça fait un sacré saut civilisationnel !

 

Est-ce mièvre de vouloir appliquer l’amour dans le domaine de la société ? Peut être, mais je ne suis pas le premier à le faire, en tous cas : en Laudato si’ – 231, le pape François écrit cette phrase incroyable : “il faut revaloriser l’amour dans la vie sociale — au niveau politique, économique, culturel —, en en faisant la norme constante et suprême de l’action”. Se pourrait-il que l’apparente mièvrerie soit un conditionnement culturel plutôt qu’une vérité absolue ?

 

Dans cette période de profond doute, dans laquelle la croissance économique s’épuise et finit de démontrer qu’elle porte peu de sens, cette voie est réellement à prendre avec sérieux. J’entends, avec un vrai sérieux. Comme un vrai objectif de société. Avec, pourquoi pas, des indicateurs, des politiques publiques, des rapports détaillés : tout ce que nos élites en cravate savent faire !

Teillart de Chardin a d’ailleurs sauté le pas bien avant nous, en mêlant “amour” et “progrès”, “amour” et “évolution”, “amour” et “être plus”

– il écrit notamment, en commençant par citer le Christ : « “Aimez-vous les uns les autres, en reconnaissant au fond de chacun de vous le même Dieu naissant”. Cette parole, prononcée d’abord il y a deux mille ans, tend à se découvrir aujourd’hui comme la loi structurelle essentielle de ce que nous appelons Progrès et Évolution »**

– il écrit encore : “au bout du bourgeon de l’évolution il y aurait l’amour.” ***

– enfin, “Être plus, c’est s’unir davantage ; tel seront les seuls progrès humains valables.”****

 

Pour Hans Jonas, l’effacement de la transcendance pourrait être, je cite, « l’erreur la plus colossale de l’histoire », dans le sens où l’homme est alors tenté de se prendre pour Dieu. Que ceux qui ont choisi d’effacer la transcendance de leur vie aient besoin de nicher leurs rêves de croissance infinie dans l’économie, passe encore. Mais au moins, que ceux qui ont la chance de connaitre Dieu ne commettent pas la même erreur !

 

La semaine prochaine, c’est Arnaud qui viendra nous parler des arbres… De mon côté, je vous retrouverai dans deux semaines. On restera dans l’idée de loi et d’amour, sur un cas particulier intéressant.

 

Références

*Nombre d’articles de loi publiés en moyenne chaque année, en France. (https://www.dalloz-actualite.fr/flash/des-indicateurs-pour-mesurer-l-inflation-normative#.XUBmPegzbDc)

** Dans “Être plus”

***Dans “La place de l’homme dans la Nature”

****Dans “Le phénomène humain”

 

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