Fleur de sel : Du temps pour la conscience

Fleur de sel Société

L’hebdomadaire Fleur de sel a pour thème l’écologie intégrale. Une émission pour répondre à l’appel du Pape François à la conversion écologique. Une émission proposé par le groupe Paroles de chrétiens sur l’écologie. Cette semaine : Du temps pour la conscience.

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L’histoire

Nous voici partis pour un voyage dans le temps, chez Lucy, avec un « y », la fameuse Lucy qui vivait il y a 3 millions d’années… Nous sommes début mars et, cette année-là, la météo n’est pas bonne, et cela rend la nature avare : rien à manger, pour la tribu… Partie en quête d’un lieu de cueillette, Lucy tombe miraculeusement sur un buisson couvert de baies ! Elle en goûte une… son nectar sucré enchante ses papilles endormies : délicieux ! Sans une hésitation : elle fait venir sa tribu, et tous se délectent de ces fruits providentiels. Le goût sucré, vraiment, quelle plaisir intense !

De retour quelque 3 millions d’année plus tard, chez Lucie, avec « ie » à la fin, une adolescente captivée par des spots publicitaires. Une barre chocolatée apparaît à l’écran, et c’est, comme inconsciemment, l’histoire de la Lucy d’il y a 3 millions d’année qui semble se rejouer, dans ses gênes. Lucie se lève et ouvre un placard débordant de délices. Si le décor a changé, la scène se reproduit, et le feu d’artifice gustatif explose dans sa bouche !

L’analyse

Nous parlions, ces dernières émissions, de la croissance en conscience, en amour, en sentiment d’unité (pour parler comme Teillart de Chardin)… C’est bien beau, mais dans une société où tout est orienté vers la croissance économique, la croissance matérielle, ce n’est pas si facile à faire….

Alors, des millénaires pendant lesquels la nourriture ne courrait pas les rues, l’être humain a hérité d’un goût prononcé pour le sucré et le gras. Il était vital que, si peu qu’une source d’énergie était trouvée, elle soit intégralement dévorée. Il en allait de la survie de l’espèce.

Aujourd’hui, le contexte n’est plus le même : les barres chocolatées nous sont disponibles à l’infini. Cette « programmation » d’un autre temps, au lieu de favoriser la survie de l’espèce, la met désormais en péril. Pour preuve les statistiques sur l’obésité.

Et si, suite aux changements récents de la situation mondiale, notre goût pour le sucré n’était pas le seul anachronisme dont nous avons hérité ?

Du bout des lèvres, j’en pointerai deux autres : la population et la production (ou pour être plus près de nos vies, les enfants et le travail)

  • nous sommes 7 milliards d’êtres humains. La courbe de la population mondiale prend la forme d’une exponentielle… Si notre humanité est menacée, aujourd’hui, c’est davantage par la pression de ce nombre d’humains sur les ressources du monde que par la raréfaction de la population.
  • De même, nous produisons désormais sans peine les éléments nécessaires à notre subsistance (nourriture, vêtements, santé, …). Si notre humanité est menacée, c’est davantage par les effets collatéraux de nos productions (réchauffement climatique, pollution,…) que par le manque de biens.

Pourtant, notre cerveau continue de nous envoyer des signaux de procréation et d’accumulation qui, parfaitement adaptés à une humanité en lutte pour survivre au milieu d’espèces concurrentes, sont désormais caducs, voire néfastes, à l’instar du goût sucré de l’histoire introductive.

Cette programmation est néfaste à un autre endroit : elle capte notre énergie, et nous laisse peu de disponibilité pour développer des réponses adaptées aux nouveaux enjeux de notre temps. Pour dire les choses concrètement, toute personne est incitée, depuis l’intérieur et depuis l’extérieur de sa personne, à apprendre un métier et à fonder une famille, puis à consacrer tout son temps à faire vivre la seconde à l’aide des revenus du premier.

Programmation, enfin, néfaste directement envers nous-mêmes. Voici ce qu’écrit Jean Vanier dans « La communauté lieu du pardon et de la fête » : « Je rencontre de plus en plus de couples et de familles qui découvrent que leur vie actuelle de travail est inhumaine. […] Ils sont en train de négliger ce qu’il y a de plus profond en eux. »

Puisque je vous propose, dans chaque émission, une bizarrerie de notre temps, on comprend bien, à cet instant, que c’est notre rapport à cette programmation qui forme la bizarrerie du jour.

Il n’est pas question de créer des armées de philosophes ou d’activistes ascètes et sans enfants. Mais il ne s’agit pas non plus de faire l’autruche. Partons donc de la situation telle qu’elle est, à la fois inquiétante et insatisfaisante (le Christ n’a pas fui la croix), pour en faire advenir quelque chose de plus beau, de plus aligné avec notre réalité d’êtres humains.

Le principe même de la programmation est intéressant, puisqu’il nous donne à voir la finalité de l’élan de vie inscrit en nous : faire en sorte que la vie se prolonge. Au fond de nous est inscrit le désir que d’autres humains puissent goûter aux joies de l’existence et servir Dieu, en harmonie avec le reste de la création.

Reste alors à déterminer quelles attitudes, quels moyens, permettent de viser cet objectif inchangé, dans ce nouveau contexte.

Dans Laudato Si’, le pape ouvre une porte et propose un terme : la conversion communautaire. Je vous renvoie à ce sujet à l’apport de l’émission de Fleur de Sel du 13 mars 2019. Que dire de cela ? On peut parler d’un retour vers des formes de vie moins cloisonnées,

  • au niveau matériel, bien sûr, une démarche de sobriété et de mutualisation des biens. Nous ne pouvons plus nous offrir le triste luxe de l’individualisme, et c’est tant mieux.
  • Mais bien plus profondément, au niveau relationnel, sur le plan symbolique, presque, il y a un imaginaire collectif à réinventer. Tout ce que je vais ajouter sera de trop, car pour « réinventer un imaginaire », il ne faut pas d’emblée se limiter à certaines pistes. Je les donne quand même à titre d’exemple :
    • Aller vers un vivre-ensemble renouvelé, des foyers qui s’agrandissent, en offrant une place naturelle au vieux voisin et à l’ami célibataire…
    • avoir un regard social changé sur l’enfant : puisqu’il nous est préjudiciable d’avoir chacun nos myriades d’enfants, comme des « propriétés privées », on peut casser ce lien de possession exclusive : même si le lien parents-enfants est primordial, les enfants font naturellement partie de la communauté. Ils illuminent la vie de chacun. Ils reçoivent de chacun.
    • Si nous ne pouvons pas lutter contre notre programmation, nous pouvons au moins faire du domaine social un allié plutôt qu’un oppresseur, notamment en normalisant socialement d’autres formes de fécondité.
    • Et puis, se reconnaître entre-nous… Jean Vanier écrit ceci : « Ce qui distingue une communauté et un groupe d’amis, c’est que dans la communauté nous verbalisation notre appartenance mutuelle et nos liens. […] Nous reconnaissons ensemble que nous sommes responsables les uns des autres. »

En un mot, serait-il possible de faire en sorte que ce qui a très souvent été la norme dans l’histoire de l’humanité, ce qui a toujours cours aujourd’hui dans des sociétés traditionnelles, et ce qui existe toujours chez nous (les fameux « éco-hameaux ») redevienne, ici et maintenant, l’évidence ? Pour Jean Vanier, plus qu’une possibilité, c’est même une nécessité : « Sans une expérience poursuivie et enrichissante de vie communautaire […] nous ne survivront pas. »… Quitte à citer Jean Vanier, laissons le donc conclure avec élan : « Une renaissance se prépare. Bientôt vont naître une multitude de communautés  […]. Une église nouvelle est en train de naître. »

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