Fleur de sel : Laudato si 53 La Faiblesse des réactions

Fleur de sel Société
Beaucoup diront qu’ils n’ont pas conscience de réaliser des actions immorales, parce que la distraction constante nous ôte le courage de nous rendre compte de la réalité d’un monde limité et fini.

Laudato si 53 La Faiblesse des reactions 081220 Fleur de sel

Dans les paragraphes de l’encyclique Laudato si que nous lisons aujourd’hui le pape s’interroge sur notre inértie face aux dangers de la crise écologique.

Pourquoi n’y-a-t’il pas plus d’actions menées face aux dangers qui nous menacent ? Nous le lisons 

” 54. La faiblesse de la réaction politique internationale est frappante. La soumission de la politique à la technologie et aux  finances se révèle dans l’échec des Sommets mondiaux sur l’environnement. Il y a trop d’intérêts particuliers, et très facilement l’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun et à manipuler l’information pour ne pas voir affectés ses projets. En ce sens, le Document d’Aparecida réclame que «dans les interventions sur les ressources naturelles ne prédominent pas les intérêts des groupes économiques qui ravagent déraisonnablement les sources de la vie ». “

Ceci fait référence aux réunions annuelles de la COP, dont la COP 21 à Paris en 2015, qui aboutissent chaque fois à des textes peu engageants et sans obligations impératives. Même les engagements de la COP 21, s’ils étaient respectés, conduiraient à un réchauffement de plus de 2°C. Et ils ne le sont pas.

Cela fait référence aussi à la hiérarchie des accords internationaux qui imposent que les accords commerciaux aient priorité sur les accords sur le climat. C’est peu connu mais fondamental. C’est ainsi que des décisions de gouvernements qui souhaitaient favoriser des énergies locales, ou des ressources locales, ont été condamnés à l’OMC – Organisation Mondiale du Commerce – à la demande de multinationales soucieuses de garder leurs marchés.

 

” 55. Il y a plus de sensibilité écologique de la part des populations, bien que cela ne suffise pas pour modifier les habitudes nuisibles de consommation, qui ne semblent pas céder mais s’amplifient et se développent. C’est ce qui arrive, pour donner seulement un exemple simple, avec l’augmentation croissante de l’utilisation et de l’intensité des climatiseurs.”

 

La vente de climatiseurs augmente avec les chaleurs en été. Pourquoi installer ces machines dans les bureaux et les logements, alors qu’il existe des systèmes de ventilation naturelle efficaces ?

 

” 56. Beaucoup diront qu’ils n’ont pas conscience de réaliser des actions immorales, parce que la distraction constante nous ôte le courage de nous rendre compte de la réalité d’un monde limité et  fini. Voilà pourquoi aujourd’hui «tout ce qui est fragile, comme l’environnement, reste sans défense par rapport aux intérêts du marché divinisé, transformés en règle absolue ». “

 

De quelles actions immorales parle-t-on ici ? Dans le langage commun, c’est par exemple voler dans un magasin. Mais ici il s’agit de voler leurs ressources aux générations futures et aux populations des pays moins développés. Ceci nous arrive tous les jours : prendre une voiture pour faire des courses à 1 km, chauffer à plus de 19°C, acheter de la viande nourrie au soja brésilien, ou des vêtements pas chers parce que produits dans des conditions désastreuses en Asie, changer un smartphone qui marche encore, acheter des objets en plastique, regarder des films en streaming via internet, la liste est interminable, notre attention est demandée à chaque instant, c’est pour cela que le pape parle de “distraction constante”, alors adoptons l’attention constante.

 

” 57. Il est prévisible que, face à l’épuisement de certaines ressources, se crée progressivement un scénario favorable à de nouvelles guerres, déguisées en revendications nobles. La guerre produit toujours de graves dommages à l’environnement comme à la richesse culturelle des populations, et les risques deviennent gigantesques quand on pense aux armes nucléaires ainsi qu’aux armes biologiques. En effet, «malgré l’interdiction par des accords internationaux de la guerre chimique, bactériologiques et biologique, en réalité la recherche continue dans les laboratoires pour développer de nouvelles armes offensives capables d’altérer les équilibres naturels ». “

 

Quand l’encyclique parle de l’épuisement de certaines ressources, il s’agit d’abord de l’eau, mais aussi des terres cultivables, des minerais tel que le cuivre, l’argent, le plomb, dont l’épuisement des ressources économiquement exploitables est envisagé vers 2030 ou 2040. La guerre menée par Israël porte en priorité sur le contrôle de l’eau du Jourdain, des tensions sont fortes entre l’Ethiopie et l’Egypte, entre des provinces espagnoles. Au Sahel les pays occidentaux s’engagent pour protéger l’accès aux minéraux et à l’uranium, des ressources qui financent aussi les groupes de  combattants. Et la France est le 3e pays exportateur d’armes et contribue ainsi aux risques d’explosions violentes.

 

” 59. En même temps, une écologie superficielle ou apparente se développe, qui consolide un certain assoupissement et une joyeuse irresponsabilité. Comme cela arrive ordinairement aux époques de crises profondes, qui requièrent des décisions courageuses, nous sommes tentés de penser que ce qui est en train de se passer n’est pas certain. Si nous regardons les choses en surface, au-delà de quelques signes visibles de pollution et de dégradation, il semble qu’elles ne soient pas si graves et que la planète pourrait subsister longtemps dans les conditions actuelles. Ce comportement évasif nous permet de continuer à maintenir nos styles de vie, de production  et de consommation. C’est la manière dont l’être humain s’arrange pour alimenter tous les vices auto-destructifs : en essayant de ne pas les voir, en luttant pour ne pas les reconnaître, en retardant les décisions importantes, en agissant comme si de rien n’était. “

 

Ce paragraphe est bien dans le style du pape François : ” une écologie superficielle “, et ” une joyeuse irresponsabilité “. Le terme d’écologie superficielle n’est pas anodin, quel est son contraire ? C’est l’écologie profonde, terme inventé par Arne Naess, un philosophe norvégien, fondateur d’un courant écologique incarnant ses convictions : la promotion d’un mode de vie le plus simple possible. Ceci nous appelle à bien distinguer écologie profonde, fort intéressante, et écologie radicale plus problématique.

La fin du paragraphe énonce les trois stratégies pour ne rien faire : ne pas voir, c’est le plus simple. Ne pas voir que les insectes qui disparaissent, que les pauvres qui n’ont plus d’eau potable, que les migrants qui fuient des conditions de vie désastreuses du fait de l’augmentation du niveau  des océans ou de la sécheresse.

Et aussi ne pas reconnaître que c’est notre mode de vie qui provoque ces changements, en accusant les Américains ou les Chinois.

Enfin, retarder les décisions importantes, comme le fait la France depuis des années pour la qualité de l’air, et elle a été condamné en juillet 2020 à payer des amendes suite à un procès intenté par des associations écologiques. Retarder l’arrêt des centrales électriques à gaz. Retarder la mise en œuvre d’un réel plan d’isolation des bâtiments, retarder les objectifs de produire notre énergie sans ressources fossiles. Les exemples sont innombrables. Quand il s’agit de sauver les banques en 2008, ou Air France et Airbus en 2020, il n’y a pas de de délai, on trouve l’argent. S’il faut isoler les logements, c’est toujours reculé. Pourquoi ?

 

” 53 il devient indispensable de créer un système normatif qui implique des limites infranchissables et assure la protection des écosystèmes, avant que les nouvelles formes de pouvoir dérivées du paradigme techno-économique ne  finissent par raser non seulement la politique mais aussi la liberté et la justice. “

 

Un système normatif ? Cela signifie établir des normes obligatoires, par exemple sur la consommation d’énergie par personne, ou la quantité de viande par an, la vitesse sur la route, la distance en-dessous de laquelle on ne prendra plus l’avion, la température dans les habitations… il peut paraître paradoxal de défendre la liberté en imposant des normes, mais cela semble aujourd’hui la seule solution. Qu’en pensez-vous ?

Pour aller plus loin

Arne Naess, Vers l’écologie profonde, Wild project, 2009

Ghozlane Fleury-Bahi, Université de Nantes, L’individu au risque de l’environnement, In Press, 2014

Partagez cet article

  • 0%