Fleur de sel : Laudato si 60 Diversité d’opinions, espérance et point de rupture

Fleur de sel Société
L’espérance nous invite à reconnaître qu’il y a toujours une voie de sortie, que nous pouvons toujours repréciser le cap, que nous pouvons toujours faire quelque chose pour résoudre les problèmes.

Laudato si 60 Diversite d’opinions esperance et point de rupture 151220

Dans les semaines écoulées notre lecture hebdomadaire de l’encyclique du pape François nous a rappelé sans concession les nombreux périls que nous fait courir la crise environnementale

Mais alors face à tous les dangers décrits dans le premier chapitre de l’encyclique, y-a-t’il encore de l’espoir ?

Oui nous dit le pape, si l’on exclut les solutions des extrêmes et que l’on ouvre un réel dialogue.

 

” 60. À l’extrême, d’un côté, certains soutiennent à tout prix le mythe du progrès et affirment que les problèmes écologiques seront résolus simplement grâce à de nouvelles applications techniques, sans considérations éthiques ni changements de fond. De l’autre côté, d’autres pensent que, à travers n’importe laquelle de ses interventions, l’être humain ne peut être qu’une menace et nuire à l’éco-système mondial, raison pour laquelle il conviendrait de réduire sa présence sur la planète et d’empêcher toute espèce d’intervention de sa part. Entre ces deux extrêmes, la réflexion devrait identifier de possibles scénarios futurs, parce qu’il n’y a pas une seule issue. Cela donnerait lieu à divers apports qui pourraient entrer dans un dialogue en vue de réponses intégrales. “

 

L’encyclique met sur le même plan les défenseurs du progrès technique comme solution, et les écologistes radicaux pour qui l’homme étant responsable, il faut réduire la population. Les deux sont considérés comme tout aussi dangereux même si les premiers sont beaucoup plus nombreux et influents que les seconds. Parmi les premiers on citera pratiquement tous les dirigeants des sociétés multinationales, la plupart des dirigeants politiques, une grande partie de la population à qui on a fait croire que le progrès technique, l’innovation, était toujours bénéfique. Il est vrai que des innovations techniques sont utiles, mais pas toutes, nous y reviendront, mais surtout leur utilité, leur intérêt, n’est jamais mis en débat.

Les seconds sont marginaux, y compris au sein des mouvements écologistes.

 

Revenons sur la technique, par exemple en matière de télécommunication la 5G qui nous promet toujours plus de connexions via internet. Est-ce un progrès, ou une occasion supplémentaire de distraction, d’utilisation futile et gaspilleuse ?

Ou l’énergie nucléaire, peu productrice de gaz à effet de serre  mais avec son cortège de déchets que l’on ne sait pas traiter, et les mesures sécuritaires pour protéger les centrales, les guerres pour protéger les mines d’uranium ?

Ou encore les agro-carburants produits à partir de maïs, de betteraves ou de soja, sur des terres qui pourraient servir à nourrir ceux qui ont faim. Ce fut l’une des causes des émeutes de la faim en 2007-2008 au Mexique et en Afrique occidentale.

La technique est la source de nombre de nos problèmes, peut-elle être la solution ?

 

Le pape appelle à élaborer des scénarios, non pas un mais plusieurs scénarios et à les faire  pour entrer en dialogue.

Certains scénarios sont déjà en cours d’expérimentation comme les villes en transition fondées en Grande-Bretagne par Rob Hopkins et qui se développent aussi dans différents pays, les écovillages avec Pierre Rahbi (la sobriété heureuse), les circuits courts avec les Amap, d’autres ont encore une dimension théorique comme la Prospérité sans croissance de Tim Jackson, l’organisation des territoires ou eco-régionalisme de Murray Bookchin, les techniques à faible consommation d’énergie  de Philippe Bihouix. D’autres enfin sont des témoignages appuyés sur des convictions personnelles comme la sobriété heureuse de Jean-Baptiste de Foucault.

 

Des scénarios existent donc que nous n’avons pas tous cités , mais il faut maintenant les discuter, en faire un objet de dialogue social.

Entrer en dialogue, cette proposition rappelle les écrits du philosophe allemand Jürgen Habermas dont toute l’œuvre nous invite développer les lieux de dialogue, ce qu’il a formalisé sous le terme d’agir communicationnel, comme base d’une société réellement démocratique. La convention citoyenne sur le climat qui a accouché de 146 propositions fait partie de ce type d’actions. Plutôt que de la disqualifier par des critiques faciles l’expérience mérite d’être analysée à la fois dans son fonctionnement et ses résultats. Une société réellement démocratique ne peut naitre de la seule expression des plus violents et des plus extrêmes.

 

” 61. L’espérance nous invite à reconnaître qu’il y a toujours une voie de sortie, que nous pouvons toujours repréciser le cap, que nous pouvons toujours faire quelque chose pour résoudre les problèmes. Cependant, des symptômes d’un point de rupture semblent s’observer, à cause de la rapidité des changements et de la dégradation, qui se manifestent tant dans des catastrophes naturelles régionales que dans des crises sociales ou même  financières, étant donné que les problèmes du monde ne peuvent pas être analysés ni s’expliquer de façon isolée. Certaines régions sont déjà particulièrement en danger et, indépendamment de toute prévision catastrophiste, il est certain que l’actuel système mondial est insoutenable de divers points de vue, parce que nous avons cessé de penser aux  fins de l’action humaine. “

 

Nous commenterons deux expressions dans ce passage, l’espérance, et le point de rupture.

 

L’espérance d’abord. Le pape ne parle pas d’espoir mais d’espérance. Au vu de nos connaissances actuelles, et de la conduite du monde, il est probable que nous allons dépasser une hausse des températures de 3°C  entrainant une diminution drastique de la biodiversité. L’espoir paraît illusoire. Mais le dit Jacques Ellul, l’espoir dépend de l’action des hommes , il est du domaine du possible. L’espérance c’est continuer à croire au pardon et à l’amour de  Dieu.

 

Oui il est probable que nous atteignions un point de rupture, dans les deux domaines du climat et de la biodiversité, un moment ou les phénomènes sont non seulement devenus irréversibles mais s’auto accélèrent. C’est par exemple le cas quand une épidémie n’est plus sous contrôle. Pour les espèces vivantes dont les populations s’effondrent, on peut assister à des effets domino car les espèces dépendent chacune d’un certain nombre d’autres et nous dépendons nous aussi de nombreuses espèces pour nous nourrir.

La température augmente progressivement, mais il arrivera un moment où elle va augmenter très rapidement. C’est déjà le cas en Sibérie avec des températures de 40°C au cours des étés 2019 et 2020. En effet plus la température augmente, plus la neige fond et laisse le sol sombre apparaître, et plus la terre se réchauffe et augmente la température de l’air. C’est ce que l’on appelle une boucle de rétro action.

 

La possibilité d’une rupture c’est ce qui fonde les théories de l’effondrement de la biodiversité, des ressources minérales ou énergétiques, de notre civilisation. Le pape y reviendra au # 194.

 

Alors espoir ou espérance ? L’espoir que les choses vont s’arranger d’elles-mêmes, c’est le plus sûr chemin vers la catastrophe. C’est l’espérance qui donne la force de combattre les forces de destruction de notre environnement, même si nous pensons la victoire impossible. Impossible aux hommes probablement. Possible à celui qui nous a créé ? Dieu seul le sait, mais nous pouvons, nous devons, préparer le chemin.

 

Pour aller plus loin

Tim Jackson, Prospérité sans croissance, De Boek, 2017

Philippe Bihouix, L’Âge des low-tech : Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, coll. « Anthropocène », 2014

Rob Hopkins, Manuel de Transition : de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Éditions Écosociété, 2010

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