Laudato si’ chapitre 2 65-75 : La sagesse des récits bibliques (2)

Fleur de sel Société
Suite de l’émission précédente (68-75). François dénonce l’anthropocentrisme despotique, qui pousse l’homme à se prendre pour Dieu, ou à prendre sa place, en rejetant toute limite. Il précise la mission et la vocation particulières de l’homme, comme intendant et jardinier de la création. Il affirme la valeur propre de tous les autres vivants, et nous invite à vivre la fraternité avec toute la création.

LS 65 75 La sagesse des récits bibliques 2 050121

Nous poursuivons notre lecture commentée du deuxième chapitre de Laudato si’, L’évangile de la création, avec le passage où François propose une relecture des récits bibliques, en commençant par les récits de la création dans la Genèse. La semaine dernière, nous avions vu comment François cherchait à corriger une lecture erronée de ces récits, pour souligner la mission et la vocation particulières de l’homme, comme intendant et jardinier de la création.

Le n°68 médite la responsabilité particulière de l’être humain..

  1. Cette responsabilité vis-à-vis d’une terre qui est à Dieu implique que l’être humain, doué d’intelligence, respecte les lois de la nature et les délicats équilibres entre les êtres de ce monde, parce que « lui commanda, eux furent créés, il les posa pour toujours et à jamais sous une loi qui jamais ne passera » (Ps 148, 5b-6). C’est pourquoi la législation biblique s’attarde à proposer à l’être humain diverses normes, non seulement en relation avec ses semblables, mais aussi en relation avec les autres êtres vivants : « Si tu vois tomber en chemin l’âne ou le bœuf de ton frère, tu ne te déroberas pas […] Si tu rencontres en chemin un nid avec des oisillons ou des œufs, sur un arbre ou par terre, et que la mère soit posée sur les oisillons ou les œufs, tu ne prendras pas la mère sur les petits » (Dt 22, 4.6). Dans cette perspective, le repos du septième jour n’est pas proposé seulement à l’être humain, mais aussi « afin que se reposent ton âne et ton bœuf » (Ex 23, 12). Nous nous apercevons ainsi que la Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures.

Non à l’anthropocentrisme despotique ! Voilà l’accusé, qui ne vient pas de l’héritage judéo-chrétien, mais bien plutôt d’une déviation de la pensée moderne, qui s’enracine chez Descartes et Bacon, et s’épanouit dans le capitalisme néolibéral et la société d’hyperconsommation ! Bien au contraire, François rappelle combien le projet biblique vise au respect de toutes les créatures. La Bible propose à l’homme un cadre normatif, à travers la Loi et l’Alliance, pour lui apprendre à maîtriser sa tentation de toute-puissance, pour l’aider à entrer dans une relation d’harmonie entre les hommes, et avec la nature. C’est le projet franciscain de fraternité universelle. Tous frères, avec l’ensemble du vivant…

  1. En même temps que nous pouvons faire un usage responsable des choses, nous sommes appelés à reconnaître que les autres êtres vivants ont une valeur propre devant Dieu et, « par leur simple existence ils le bénissent et lui rendent gloire », puisque « le Seigneur se réjouit en ses œuvres » (Ps 104, 31). Précisément en raison de sa dignité unique et par le fait d’être doué d’intelligence, l’être humain est appelé à respecter la création avec ses lois internes, car « le Seigneur, par la sagesse, a fondé la terre » (Pr 3, 19). Aujourd’hui l’Église ne dit pas seulement que les autres créatures sont complètement subordonnées au bien de l’homme, comme si elles n’avaient aucune valeur en elles-mêmes et que nous pouvions en disposer à volonté. Pour cette raison, les Évêques d’Allemagne ont enseigné au sujet des autres créatures qu’« on pourrait parler de la priorité de l’être sur le fait d’être utile ». Le Catéchisme remet en cause, de manière très directe et insistante, ce qui serait un anthropocentrisme déviant : « Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres […] Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C’est pour cela que l’homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses ».

François ici va très loin pour dénoncer l’anthropocentrisme déviant, qui subordonne l’ensemble de la création au seul besoin de l’être humain, à son bon plaisir. Il affirme la valeur propre de tous les autres vivants, chaque créature étant reflet de la sagesse et de la bonté de Dieu… comme l’homme lui-même. C’est un débat philosophique important, qui marque une option très nette au sein de la pensée écologique : la valeur de la nature ne se mesure pas au seul usage de l’homme. Voilà une raison suffisante pour respecter le vivant, et donc entretenir avec lui une relation vertueuse, qui commence au moins par un usage responsable.

Nous ne lirons pas ensemble les paragraphes 70 à 74, dans lesquels défilent Caïn et Abel, Noé et le déluge, la Loi de Moïse et le Sabbat, les Psaumes, les Prophètes, la captivité à Babylone et la domination romaine. François souligne la fidélité de ce Dieu créateur et libérateur, malgré la méchanceté de l’homme à l’égard de ses frères et des autres vivants. Pour les rédacteurs de la Bible, le Dieu créateur et libérateur déploie une pédagogie pour accompagner l’homme, sa créature. Avec patience, sans se lasser il le fait peu à peu entrer dans l’image et la ressemblance à son Créateur, ce Dieu dont la toute-puissance n’est qu’amour, dont la force n’est que respect infini pour l’altérité de ses créatures, surtout les plus petites, les plus fragiles…

Ecoutons à nouveau François au n°75, qui conclut sa longue méditation sur la sagesse des récits bibliques.

  1. Nous ne pouvons pas avoir une spiritualité qui oublie le Dieu tout-puissant et créateur. Autrement, nous finirions par adorer d’autres pouvoirs du monde, ou bien nous nous prendrions la place du Seigneur au point de prétendre piétiner la réalité créée par lui, sans connaître de limite. La meilleure manière de mettre l’être humain à sa place, et de mettre fin à ses prétentions d’être un dominateur absolu de la terre, c’est de proposer la figure d’un Père créateur et unique maître du monde, parce qu’autrement l’être humain aura toujours tendance à vouloir imposer à la réalité ses propres lois et intérêts.

Relisant la Genèse, François définit le péché dans toute sa dimension. Il met ainsi au jour la racine de la crise écologique : c’est refuser de se reconnaître comme une créature, une créature limitée ; c’est se prendre pour Dieu, ou prendre sa place, en rejetant toute limite, et en adorant l’illusion de sa propre puissance. Les récits bibliques nous invitent au contraire à remettre l’homme à sa juste place, non pas maître et possesseur absolu de la création, mais serviteur fraternel. Le premier se conduit à l’égard du vivant en exploiteur, en prédateur, en destructeur. Avec la Bible, François nous invite à nous situer comme fils de Dieu et frères des autres créatures, à agir à leur égard comme protecteurs et jardiniers.

Loué sois-tu, Père créateur et unique maître du monde !

Bonne semaine, chers auditeurs de Fleur de Sel.

 

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