Fleur de sel : 106 La globalisation du Paradigme technocratique

Fleur de sel Société
Tendre la main, recevoir, ou extraire ? Saisissons-nous bien la nuance ? C’est en fait toute la question d’une économie durable, c’est ne pas prendre à la nature plus qu’elle n’est capable de reconstituer en une génération.

L S 106 La globalisation du Paradigme technocratique 230221

Nous poursuivons aujourd’hui la lecture du troisième chapitre de l’Encyclique Laudato sur la racine humaine de la crise écologique.

  1. ” L’intervention humaine sur la nature s’est toujours vérifiée, [nous dit le pape] mais longtemps elle a eu comme caractéristique d’accompagner, de se plier, aux possibilités qu’offrent les choses elles-mêmes. Il s’agissait de recevoir ce que la réalité naturelle permet de soi, comme en tendant la main. Maintenant, en revanche, ce qui intéresse c’est d’extraire tout ce qui est possible des choses par l’imposition de la main de l’être humain, qui tend à ignorer ou à oublier la réalité même de ce qu’il a devant lui. “

Ce paragraphe mérite une explication : Tendre la main, recevoir, ou extraire ? Saisissons-nous bien la nuance ? C’est en fait toute la question d’une économie durable. Par exemple ce qui définit la permaculture, c’est ne pas prendre à la nature plus qu’elle n’est capable de reconstituer en une génération. Dire que l’on pourra extraire ce que produit la nature sans limite et jusqu’à la fin des temps, c’est un mensonge. C’est ce que nous dit ensuite le pape, en citant la doctrine sociale de l’Eglise,

” C’est le faux présupposé « qu’il existe une quantité illimitée d’énergie et de ressources à utiliser, que leur régénération est possible dans l’immédiat et que les effets négatifs des manipulations de l’ordre naturel peuvent être facilement absorbés ».”

Mais nous dit François :

” 106. Le problème fondamental est autre, encore plus profond : la manière dont l’humanité a, de fait, assumé la technologie et son développement avec un paradigme homogène et unidimensionnel.” Un paradigme c’est-à-dire une vision des choses, une vision du monde qui serait exclusive.  Le pape reprend ici le concept défini par le philosophe Herbert Marcuse dans son ouvrage L’homme unidimensionnel paru en 1964 où il critique le fait que l’économie absorbe toutes les autres dimensions de la vie des hommes. Le pape poursuit :

  1. ” la technique a un penchant pour chercher à tout englober dans sa logique de fer, et l’homme qui possède la technique « sait que, en dernière analyse, ce qui est en jeu dans la technique, ce n’est ni l’utilité, ni le bien-être, mais la domination : une domination au sens le plus extrême de ce terme ». Et c’est pourquoi « il [l’homme] cherche à saisir les éléments de la nature comme ceux de l’existence humaine ». “

Le pape François cite ici l’ouvrage du théologien allemand, Romano Guardini, La fin des temps modernes.

Voilà qui peut paraître provocateur, la technique n’est-elle pas là pour nous aider ? Le pape dit que la technique devrait être utilisée pour nous aider mais que c’est l’homme qui l’utilise pour dominer la nature et ses congénères. Le mal ne vient pas de la technique elle-même qui serait une sorte de monstre autonome. Mais c’est un instrument qui sert à dominer la nature et les hommes parce que l’homme qui possède la technique en décide ainsi

  1. ” Le paradigme technocratique tend aussi à exercer son emprise sur l’économie et la politique. L’économie assume tout le développement technologique en fonction du profit, sans prêter attention à d’éventuelles conséquences négatives pour l’être humain. Les finances étouffent l’économie réelle. ” Encore une fois le pape s’en prend à la technique érigée en système de pouvoir : ce qu’il appelle à plusieurs reprises dans cette encyclique le paradigme technocratique.

Prenons un exemple. Le développement prévu de la 5G n’a pas fait l’objet de débat ni même d’études préalables avant que ne soient lancés les appels d’offre. Pourquoi ? Par peur des politiques d’être en retard, par pression des industriels pour qui ce sera une source supplémentaire de profit, par crainte de perdre des clients si on ne s’y lance pas. Oui sans doute, mais que signifie être en retard ? Il vaut peut-être mieux être en retard en évitant une surconsommation énergétique et avoir le temps d’évaluer l’impact accru de ces champs électromagnétiques.

L’une des raisons de cette attitude est liée à la vue très orientée des acteurs économiques et politiques. Le pape poursuit :

  1. ” La spécialisation de la technologie elle-même implique une grande difficulté pour regarder l’ensemble. La fragmentation des savoirs sert dans la réalisation d’applications concrètes, mais elle amène en général à perdre le sens de la totalité, des relations qui existent entre les choses, d’un horizon large qui devient sans importance. Cela même empêche de trouver des chemins adéquats pour résoudre les problèmes les plus complexes du monde actuel, surtout ceux de l’environnement et des pauvres, qui ne peuvent pas être abordés d’un seul regard ou selon un seul type d’intérêts. “
  2. ” La libération par rapport au paradigme technocratique régnant a lieu, de fait, en certaines occasions, par exemple, quand des communautés de petits producteurs optent pour des systèmes de production moins polluants, en soutenant un mode de vie, de bonheur et de cohabitation non consumériste ;”

De plus en plus, des jeunes s’installent sur de petites exploitations en agriculture bio. C’est une bonne nouvelle, même si le bio ne représente encore que 8,5 % des surfaces agricoles et que les petites exploitations continuent de disparaître au profit des plus grandes. Comme l’écrit le pape,

Pour conclure,

  1. ” La science et la technologie ne sont pas neutres, mais peuvent impliquer, du début à la fin d’un processus, diverses intentions et possibilités, et elles peuvent se configurer de différentes manières. Personne ne prétend vouloir retourner à l’époque des cavernes, cependant il est indispensable de ralentir la marche pour regarder la réalité d’une autre manière, recueillir les avancées positives et durables, et en même temps récupérer les valeurs et les grandes finalités qui ont été détruites par une frénésie mégalomane. “

De quoi méditer, n’est-ce pas ?

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