Fleur de sel : L S 124. La nécessité de préserver le travail

Fleur de sel Société
Nous sommes appelés au travail dès notre création. On ne doit pas chercher à ce que le progrès technologique remplace de plus en plus le travail humain, car ainsi l’humanité se dégraderait elle-même.

LS 124 La nécessité de préserver le travail 160321 Fleur de sel

Nous poursuivons aujourd’hui la lecture du troisième chapitre de l’Encyclique Laudato sur la racine humaine de la crise écologique. Le pape commence par rappeler que

  1. « selon le récit biblique de la création, Dieu a placé l’être humain dans le jardin à peine créé (cf. Gn 2, 15) non seulement pour préserver ce qui existe (protéger) mais aussi pour le travailler de manière à ce qu’il porte du fruit (labourer). Ainsi, les ouvriers et les artisans « assurent une création éternelle » (Si 38, 34).”

Cultiver un jardin c’est faire en sorte qu’il porte des fruits, c’est aider la nature à produire.
Cette notion de création éternelle que l’on trouve dans l’ancien testament dans le livre de Ben Sirac (L’ecclésiastique) a été reprise par les théologiens contemporains avec le concept de Création continuée, de l’homme comme contributeur de la Création, l’évolution n’est étant pas terminée. Le pape poursuit :

  1. ” Recueillons aussi quelque chose de la longue tradition du monachisme. Au commencement, il favorisait, d’une certaine manière, la fuite du monde, essayant d’échapper à la décadence urbaine. Voilà pourquoi les moines cherchaient le désert, convaincus que c’était le lieu propice pour reconnaître la présence de Dieu. Plus tard, saint Benoît de Nurcie a proposé que ses moines vivent en communauté, alliant la prière et la lecture au travail manuel (‘‘Ora et labora’’). Cette introduction du travail manuel, imprégné de sens spirituel, était révolutionnaire. On a appris à chercher la maturation et la sanctification dans la compénétration du recueillement et du travail. Cette manière de vivre le travail nous rend plus attentifs et plus respectueux de l’environnement, elle imprègne de saine sobriété notre relation au monde.”

Le pape fait référence ici d’une part à l’articulation entre travail et vie spirituelle, que Saint Benoît apporte dès le VIe siècle et qui est encore aujourd’hui riche de sens. Il fait également allusion à une conception développée par Hegel, où le travail est considéré comme accomplissement de l’homme, alors que jusqu’au XVIIIe siècle Le travail était considéré comme une nécessité,  réservée aux esclaves chez les Grecs, aux serfs au Moyen-âge, aux classes subalternes ensuite. Le travail n’est devenu une valeur qu’après la révolution industrielle et c’est Adam Smith qui invente le travail marchandise dans son ouvrage La richesse des nations.

  1. ” Nous sommes appelés au travail dès notre création. On ne doit pas chercher à ce que le progrès technologique remplace de plus en plus le travail humain, car ainsi l’humanité se dégraderait elle-même. Le travail est une nécessité, il fait partie du sens de la vie sur cette terre, chemin de maturation, de développement humain et de réalisation personnelle. Dans ce sens, aider les pauvres avec de l’argent doit toujours être une solution provisoire pour affronter des urgences. Le grand objectif devrait toujours être de leur permettre d’avoir une vie digne par le travail. “

Que pensez-vous de cette affirmation selon laquelle ” On ne doit pas chercher à ce que le progrès technologique remplace de plus en plus le travail humain,” ? L’automatisation des tâches, les machines, aident-elles ou dégradent-elles notre existence sur terre ? Si l’on peut penser que la machine à laver a effectivement libéré les hommes (au sens générique du terme, mais surtout les femmes) de tâches fastidieuses, en revanche les plats préparés, les objets que l’on jette au lieu de les réparer, les robots tondeurs de pelouse, qui nous évitent des efforts physiques, du travail physique, sont-ils vraiment des progrès ?

” Mais l’orientation de l’économie a favorisé une sorte d’avancée technologique pour réduire les coûts de production par la diminution des postes de travail qui sont remplacés par des machines. C’est une illustration de plus de la façon dont l’action de l’être humain peut se retourner contre lui-même. La diminution des postes de travail « a aussi un impact négatif sur le plan économique à travers l’érosion progressive du ‘‘capital social’’, c’est-à-dire de cet ensemble de relations de confiance, de fiabilité, de respect des règles indispensables à toute coexistence civile ».”

Remplacer les hommes par des machines permet en général de produire plus mais en consommant de l’énergie fossile, et à moindre coût financier, mais en augmentant le coût social du chômage. Au début du XXe siècle on considérait que le bilan global était positif, c’est à dire que la fabrication des machines et le profit redistribué permettaient de créer plus d’emplois qu’il n’en étaient détruits. C’est la théorie de la destruction créatrice de Schumpeter. Mais aujourd’hui, avec l’automatisation, il peut y avoir plus d’emplois détruits que créés. De nombreuses études prévoient une destruction nette d’emplois dans les pays qui développent la numérisation de la production.
Ceci dit, si l’on diminue de moitié la consommation d’énergie comme cela est prévu, il est fort probable que nous devions travailler plus. Selon Jean-Marc Jancovici, l’énergie fossile que nous consommons dans les pays développés représente l’équivalent de 300 à 400 hommes au travail, nous avons, en d’autres termes, à notre service 300 à 400 esclaves énergétiques chacun.

Le pape avance un autre argument, l’érosion du capital social. Le capital social (voir à ce sujet les sociologues Pierre Bourdieu ou Robert Putman par exemple) ce sont les relations que chacun d’entre nous a avec ses collègues de travail, ses voisins, sa famille… Chacun a pu le constater, les chômeurs sont progressivement isolés, perdent leurs relations, et leur santé.

  1. ” Pour qu’il continue d’être possible de donner du travail, il est impérieux de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale. Par exemple, il y a une grande variété de systèmes alimentaires ruraux de petites dimensions qui continuent à alimenter la plus grande partie de la population mondiale, en utilisant une faible proportion du territoire et de l’eau, et en produisant peu de déchets, que ce soit sur de petites parcelles agricoles, vergers, ou grâce à la chasse, à la cueillette et la pêche artisanale, entre autres. Les économies d’échelle, spécialement dans le secteur agricole, finissent par forcer les petits agriculteurs à vendre leurs terres ou à abandonner leurs cultures traditionnelles. “

C’est un appel à donner priorité à l’installation sur de petites exploitations agricoles, à lutter contre l’agrandissement des plus grandes, au contraire des décisions prises régulièrement par les commissions chargées en France de décider des attributions de terres dans chaque Département et soutenues par les décisions du Ministère de l’agriculture et la politique agricole européenne. Les économies d’échelle c’est produire toujours plus. Les subventions agricoles sont proportionnelles à la production et à la surface, une prime à la concentration des terres.

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