Fleur de sel : Frugalité ou technologie : quel choix de société pour atteindre la neutralité carbone ?

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Dans un rapport publié fin novembre, « Transitions 2050 : choisir maintenant, agir pour le climat », l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) propose une riche réflexion sur les moyens pour la France de respecter ses engagements pour limiter le réchauffement climatique, et atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Elle identifie quatre scénarios, qui vont du plus frugal au plus technologique. Ils n’ont ni le même impact sur l’environnement et les ressources naturelles, ni les mêmes exigences sur la transformation de nos modes de vie.
Ce rapport met surtout en évidence la nécessité de choisir. Et de choisir rapidement.
Frugalité ou technologie, c’est un vrai choix de société, qu’il faut absolument faire avant 2030.
Cet enjeu ne devrait-il pas être au cœur de la campagne électorale présidentielle ?

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Bonjour, chers auditeurs de Fleur de Sel. Nous sommes très heureux de vous retrouver pour une nouvelle émission. Aujourd’hui, Loïc, vous nous proposez de découvrir le récent rapport de l’ADEME sur les scénarios possibles pour atteindre la neutralité carbone en 2050.

Vous connaissez l’ADEME ? C’est l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. On l’appelle aussi aujourd’hui l’Agence de la transition écologique. Elle vient donc de publier un rapport très intéressant : « Transitions 2050 : choisir maintenant, agir pour le climat ». Il s’agit en fait d’une riche réflexion sur les moyens pour la France de respecter ses engagements pour limiter le réchauffement climatique, et atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050.

L’ADEME explore les voies possibles pour atteindre cet objectif. Elle identifie quatre scénarios, qui vont du plus frugal au plus technologique.

Ces quatre scénarios ont des points communs : pour atteindre la neutralité carbone, ils impliquent une baisse de la demande énergétique (comprise entre 23 et 55% par rapport à 2015) et intègrent au moins 70 % d’énergies renouvelables. Mais ils n’ont pas le même impact sur l’environnement et les ressources naturelles. Et ils n’ont pas les mêmes exigences sur la transformation de nos modes de vie.

Pouvez-vous nous présenter ces quatre scénarios ?

Le premier fait le choix de la sobriété le plus radicale. L’ADEME l’appelle « Génération frugale ». Il est basé sur la frugalité choisie, mais aussi contrainte. Il permet d’atteindre la neutralité carbone uniquement grâce aux puits de carbone naturels (les forêts, la terre, la mer) sans avoir recours aux technologies de captage et stockage de carbone. Ce qui suppose des transformations importantes dans nos modes de vie : diviser la consommation de viande par trois, réduire le nombre de kilomètres parcourus de 26 %, ou encore diminuer la surface des maisons neuves individuelles de 30 %, consommer bio et local, recourir massivement aux technologies légères (les low-techs), au recyclage et à la réparation. L’utilisation de pétrole serait très limitée et le gaz principalement d’origine renouvelable. La demande énergétique globale serait alors divisée par deux par rapport à 2015. Ce scénario est accompagné du recours à la gouvernance locale, d’une forte politique territoriale en faveur des villes moyennes et des zones rurales. On parle de « démétropolisation ». Il prévoit également l’instauration de quotas, et l’adoption de nouveaux indicateurs de prospérité.

Ce sont des mesures radicales et contraignantes. La société est-elle prête à les accepter ?

En effet, ce scénario implique des changements profonds dans nos modes de vie. L’ADEME précise qu’elle suppose d’obtenir l’implication de tous les citoyens, avec le risque de clivages forts voire violents au sein de la société. Ces mesures sont efficaces pour atteindre l’objectif de la neutralité carbone. Mais les acteurs économiques seront-ils capables de s’adapter rapidement , et supporteront-ils les contraintes imposées par l’exigence de sobrieté : évolution des habitudes alimentaires (moins de viande), limites de vitesse sur route et limitation des vols intérieurs, transformation des bâtiments vacants et des résidences secondaires en résidences principales, etc. Même avec un vrai débat citoyen sur le sujet, il n’est pas certain que ça passe…

Alors parlez-nous des autres scénarios.

Le scénario 4 prend une option radicalement opposée. C’est le « pari réparateur ». Il vise à atteindre le même objectif de neutralité carbone, mais sans modifier nos modes de vie. La nature reste une ressource à exploiter, et le scénario est basé sur la confiance dans la capacité de l’homme à réparer les dégâts causés aux écosystèmes. Concrètement : l’étalement urbain se poursuit, le mode de production reste très carboné, les équipements se multiplient, on reste dans une société de consommation de masse.

Comment espère-t-on alors atteindre la neutralité carbone dans ce scénario ?

C’est un pari : celui du recours massif à des solutions technologiques : domotique, transports connectés, captage et stockage de CO2. Ce scénario implique également une forte électrification et un recours massif à la compensation. C’est un peu ce qui sous-tend le projet « France 2030 » d’Emmanuel Macron, avec la construction de nouveaux réacteurs nucléaires et le développement à grande échelle de la voiture électrique.

C’est séduisant.

Oui, mais il y a quand même un problème : la plus grande partie de ces technologies ne sont pas encore au point aujourd’hui. « Cet appui exclusif sur les technologies est un pari dans la mesure où certaines d’entre elles ne sont pas matures » prévient l’ADEME. Le captage du CO2 n’est même pas validé par les scientifiques du GIEC ! Donc aucune garantie que ça marche…

Que dire des 2 autres scénarios ?

Ce sont des voies intermédiaires. Le scénario 2, baptisé « Coopérations territoriales », est basé sur l’économie du partage et des efforts de sobriété plus modérés. Il implique des évolutions graduelles mais profondes des modes de vie. Le scénario 3 « Technologies vertes », s’appuie davantage sur l’innovation que sur la sobriété. On est dans un scénario de croissance verte, qui suppose quand même par exemple une baisse de 30 % de la consommation de viande et une part du bio portée à 30 %. Donc un cadre de régulation minimal, avec des contraintes, et une adaptation de nos modes de vie. Mais dans les deux cas, de toutes façons, il faudra changer nos modes de vie : les efforts de sobriété sont indispensables.

Il y a quand même une bonne nouvelle : ces quatre scénarios prouvent que l’objectif de neutralité carbone peut être atteint.

Certes oui, même si le scénario 4 paraît aujourd’hui largement illusoire. Il semble pourtant qu’il ait la préférence de nos politiques. Le rapport de l’ADEME met surtout en évidence la nécessité de choisir. Et de choisir rapidement. Car tous les scénarios n’entraînent pas les mêmes conséquences environnementales, sociales et économiques. Je cite encore l’ADEME : « Les transformations socio-techniques à mener sont d’une telle ampleur qu’elles mettront du temps à produire leurs effets. Il faut entreprendre dès cette décennie la planification et la transformation profonde des modes de consommation, de l’aménagement du territoire, des technologies et des investissements productifs ».

Ces scénarios imposent donc un choix de société.

Oui, voulons-nous cheminer vers de nouveaux modes de vie beaucoup plus sobres ou au contraire parier sur des technologies encore immatures aujourd’hui pour conserver nos modes de vie actuels ? « Atteindre la neutralité repose sur des paris forts, aussi bien sur le plan humain (changements de comportements) que technologique », souligne encore l’ADEME. Frugalité ou technologie, c’est un vrai choix de société. Un choix qu’il faut absolument faire avant 2030.

Ce choix ne devrait-il pas être au cœur de la campagne électorale présidentielle ?

Si bien sûr, et on ne peut que regretter que la campagne s’enferme actuellement sur d’autres enjeux. Elle occulte très largement ces questions pourtant essentielles pour notre avenir, et celui de nos enfants.

On peut se procurer le rapport de l’ADEME ?

Il est disponible en ligne sur le site Internet de l’ADEME, https://transitions2050.ademe.fr/

Merci pour ce lien, Loïc. Et à la semaine prochaine, chers auditeurs de Fleur de Sel.

 

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