Fleur de sel : Un pays de cocagne

Fleur de sel Société
Quel est l’avenir du travail ? Il n’y aura ps moins, mais plus de travail demain. C’est une bonne nouvelle si le travail est moins pénible, stressant, déshumanisant. Une hypothèse est que le revenu universel pourait permettre à chacun de choisir son travail. Un travail qui respecte l’homme et la terre. Une proposition défendue par le pape François.
Photo : BruegellLand

Un pays de cocagne 040122 Fleur de sel

Les ouvriers de la 11eme heure. Matthieu 20, 1-16

Vous connaissez la parabole des ouvriers de la 11ème heure. Un vigneron embauche des ouvriers le matin pour la journée au tarif d’un denier la journée, puis d’autres en fin de matinée, puis dans l’après-midi. A chacun il leur verse en fin de journée 1 talent, ce qui révolte les premiers. Il leur répond : “Mon ami, je ne suis pas injuste envers toi. N’as-tu pas été d’accord avec moi pour un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner au dernier venu autant qu’à toi : n’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ?”  C’est ainsi que les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »

Quel commentaire en fais-tu ?

Dans ce passage Jésus casse la relation entre la production et la rémunération, brise le mythe de la valeur travail, non de la valeur du travail, mais de sa mesure. C’est l’occasion d’une réflexion sur l’avenir du travail. Dans le monde de demain, respectueux de ce que l’on appelle notre environnement, nous travaillerons plus mais mieux, et nous devrions briser ce lien entre travail et rémunération.

Nous devrons travailler plus ? Mais pourquoi, alors que tant de postes sont supprimés ?

Oui actuellement l’automatisation supprime des postes, mais les automates consomment de l’énergie alors que la production d’énergie a un retour sur investissement de plus en plus faible. Au début du XXème siècle Il fallait un bidon de pétrole pour creuser un puits qui produirait 100 bidons. Ce même bidon ne permet plus de produire que 12 bidons dans les puits creusés actuellement car nous avons exploité les gisements les plus accessibles. Désormais on fore sous la mer, c’est beaucoup plus coûteux.

De même les éoliennes, les capteurs solaires, ont un retour sur investissement de plus en plus faible au fur et à mesure qu’on les installe sur des sites moins ventés, ou moins ensoleillés. C’est la loi des rendements décroissants. Des innovations technologiques permettent de remonter périodiquement le rendement, mais sans changer la tendance à long terme.

Travailler plus, mais beaucoup plus ?

Imaginez, nous disposons, nous dit Jean-Marc Jancovici, de l’ordre de 400 esclaves énergétiques chacun. C’est à dire que l’énergie que nous consommons représente l’équivalent du travail physique de 400 personnes. Comme nous ne pourrons produire, au mieux, que la moitié de l’énergie fossile avec des énergies renouvelables, si nous voulons limiter la baisse de notre consommation, il faudra remplacer l’équivalent de 200 personnes, travailler plus, et être plus nombreux à travailler. C’est une bonne nouvelle pour les chômeurs, si la qualité des postes de travail créés est satisfaisante.

Ce n’est pas une bonne nouvelle pour ceux qui sont épuisés par le travail ?

Effectivement, mais j’ai indiqué que nous devrions travailler plus et mieux. Faisons un détour par l’histoire, rappelons-nous le pays de Cocagne.

Le pays de Cocagne est un pays d’abondance où l’on ne manque de rien. Ce mythe date de la Grèce antique et a connu son apogée entre le 12ème et le 16eme siècle en Europe. Dans ce pays la relation entre travail et production disparaît. On y trouve des lacs, des rivières et des torrents de lait, d’huile, de miel et de vin. Le pays de Cocagne est une critique des vies absorbées par le travail, par le désir d’avoir toujours plus. C’est l’utopie des pauvres. Un mode de vie aristocratique étendu au peuple et une critique des inégalités. Un monde où l’on a tout ce dont on a besoin car on n’a pas besoin de toujours plus.

On peut rapprocher cette utopie d’un ouvrage anglais du 19 eme siècle, News of Nowhere (Nouvelles de nulle part, de William Morris). Au contraire du pays de Cocagne, le travail est central dans ce récit, mais chacun peut faire ce qu’il veut : entretenir les routes, étudier les mathématiques, souffler du verre… Chacun choisit un travail qui a du sens pour lui et qui, espérons-le, sera plus respectueux de la terre.

Comme le dit l’économiste anglais Tim Jackson, ” la recherche de productivité entraîne la violation des limites biophysiques, la dégradation du travail, la génération d’inégalités […]. S’opposer à la croissance de la productivité du travail ouvre la voie à une transition vers un monde avec moins de dommages environnementaux et des liens sociaux plus forts. “

Mais toutes les sociétés doivent augmenter leur productivité, c’est la base de la croissance ?

La croissance de la productivité est nécessaire aux sociétés qui doivent générer des profits pour les propriétaires des capitaux, sur un marché concurrentiel national ou mondial. A l’inverse les entreprises axées sur un marché local ont certes besoin d’avoir des comptes équilibrés, mais pas de chercher une croissance constante de leurs bénéfices.

Nous travaillerons plus mais si nous pouvons choisir notre travail, nous travaillerons mieux, et sans contraintes. Il y aura toujours une relation entre travail et biens produits, mais sur une base collective, pas individuelle.

Cela me fait penser au revenu universel de base ?

Effectivement le revenu de base universel permettrait de refuser des travaux dégradants, de choisir le travail que l’on souhaite faire, de choisir des activités socialement utiles, et de refuser les boulots inutiles et nuisibles comme la publicité et le marketing, la fabrication d’armes pour l’exportation, l’élevage intensif etc. De refuser les rythmes infernaux de 3 x 8.

Il faut donc supprimer l’obligation de travailler pour revaloriser le travail, et protéger la nature. Cela peut sembler paradoxal mais c’est le moyen de redonner sens au travail et de limiter l’exploitation de notre environnement.

Il ne s’agit pas d’un programme politique mais de pistes pour le monde d’après. Ce dont nous avons d’abord besoin c’est d’un nouvel imaginaire.

Notons que le pape François défend aussi l’idée du revenu universel dans son livre Un temps pour changer (2020).

Source

A tale of two utopias: Work in a post-growth world

Simon Mair, Angela Druckman, Tim Jackson, Ecological Economics, n° 173, 2020

 

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