Fleur de sel : Évangile et écologie intégrale

Fleur de sel Société
L’écologie telle qu’elle se définit aujourd’hui sous ses aspects scientifiques ou politiques n’est pas une notion qui existe à l’époque à l’époque du Christ. La Palestine est alors une région agricole qui jouit d’un climat doux favorable à la culture et à l’élevage. Si les paraboles du Christ d’influence pastorale ou agraire sont nombreuses aucune ne se réfère explicitement à une préoccupation de sauvegarde de la nature ou de l’environnement. Alors peut-on néanmoins recevoir des paroles de Jésus du grain à moudre pour les soucis du temps présent ? Le commentaire d’évangile que je vous propose montre que c’est possible. Le passage choisi provient de l’évangile de Luc 12, 13-21. En voici la lecture :

Evangile et ecologie intégrale 110122 Fleur de sel

Du milieu de la foule, un homme demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »
Jésus lui répondit : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? »
Puis, s’adressant à la foule : « Gardez-vous bien de toute âpreté au gain ; car la vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. »
Et il leur dit cette parabole : « Il y avait un homme riche, dont les terres avaient beaucoup rapporté.
Il se demandait : ‘Que vais-je faire ? Je ne sais pas où mettre ma récolte.’
Puis il se dit : ‘Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands et j’y entasserai tout mon blé et tout ce que je possède.
Alors je me dirai à moi-même : Te voilà avec des réserves en abondance pour de nombreuses années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.’
Mais Dieu lui dit : ‘Tu es fou : cette nuit même, on te redemande ta vie. Et ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ?’
Voilà ce qui arrive à celui qui amasse pour lui-même, au lieu d’être riche en vue de Dieu. »

Plusieurs mots clés résonnent de prime abord dans ce passage de l’évangile de Luc : richesse, héritage, partage, récolte, âpreté au gain. Des mots que l’on pourrait trouver dans une nouvelle de Balzac ou de Flaubert. Pourtant ce que nous dit Jésus ici n’est pas réservé au monde rural de la Palestine du premier siècle ou de la France agricole, cela s’adresse à nous tous directement. De quel héritage et de quelle richesse est-il donc question?

Reprenons les paroles du X. Quelqu’un lui demande: « Maître, dit à mon frère de partager son héritage avec moi. » Il s’attend, et nous aussi, à ce que Jésus intervienne pour dire au frère aîné: « partage donc ton héritage ». Mais ce n’est pas ce qui arrive, Jésus refuse de trancher: « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ?». Premier message important: nous sommes libres, mis face à nos responsabilités, c’est à nous mêmes d’arbitrer le partage. Mais alors sur quels critères ?  La phrase qui suit est éclairante : « Gardez vous de toute âpreté au gain car la vie d’un homme ne dépend pas de ses richesses ». Et la parabole du riche propriétaire foncier vient ensuite illustrer cette sentence.

Au niveau personnel le message est limpide : la recherche de la richesse enchaîne l’homme, l’asservit mentalement et l’empêche de vivre alors que la vie est courte et que le partage avec ceux qui n’ont rien ou pas assez, libère,  rend heureux et permet d’entrer dans le Royaume. Souvenez vous du jeune homme riche qui s’en va triste car il est incapable de répondre à l’injonction du X : libère toi de tes biens et suis moi.

Mais ce message doit également être transposé au niveau collectif : nous, pays riches, non contents de ne partager que chichement, dans le meilleur des cas, nos richesses avec les pays les plus pauvres, nous leur prenons aussi, car riches, nous pouvons acheter leurs propres récoltes, leurs ressources minières et énergétiques. Il ne suffit donc pas de partager mais il faut arrêter de prendre.  Nous touchons ici une autre dimension du message de l’évangile de Luc, une dimension qui nous concerne tous, dans ce monde en crise. C’est le vertige de la croissance, une croissance économique que l’on voudrait croire possible à l’infini. « Je vais démolir mes greniers et j’en rebâtirai de plus grands. » dit le propriétaire terrien de la parabole. On voit ici se dessiner le cycle infernal : je vais croître encore et encore pour construire de nouveaux greniers de plus en plus grands, le moteur étant l’accumulation sans limite de richesse. Ne nous y trompons pas, dans cette quête illusoire, c’est de nous qu’il est question. Le riche propriétaire terrien de la parabole, c’est nous, nous tous, car nous nous comportons en propriétaires de notre planète, la terre. Or si nous croyons que cette planète nous a été confiée, ce n’est pas pour que nous en soyons les propriétaires mais les gérants, pour que nous en soyons les bons intendants. Pour la cultiver mais non pour l’épuiser, pour récolter mais en en partageant la récolte. Car c’est à nous qu’il appartient de partager en justice ! Quand en quelques générations nous aurons épuisé les ressources minières et énergétiques finies et non renouvelables, que nous aurons provoqué en quelques décennies de folle incurie la mort de nombreuses espèces vivantes, que nous aurons irrémédiablement pollué les airs et les eaux et rendus stériles les sols, que restera-t-il pour vivre à nos enfants, que léguerons nous aux générations futures ?  Quel héritage pourrons-nous leur transmettre ? Car nous sommes à la fois ceux qui transmettons l’héritage et les  héritiers dont parle l’évangile, les héritiers de la Parole, ceux à qui il a été dit mais qui n’ont pas écouté. Des mauvais intendants. Et c’est à nous de décider. Nous sommes libres : « Qui suis-je pour arbitrer vos choix ? » nous dit le Christ.  Alors cessons de construire de nouveaux greniers et partageons le blé qui y moisit, afin de  rendre justice et de nous libérer. Choisissons pendant qu’il est encore temps un mode de vie plus sobre, compatible avec le respect de nos frères et de notre environnement, cessons de thésauriser, d’accumuler aux dépends de notre planète exsangue. 

A la fin de la parabole, Dieu dit à cet homme riche qui accumule « Tu es fou. A quoi t’a-t-il servi d’accumuler récolte sur récolte puisque cette nuit tu vas mourir » Nous savons tous que nous devons mourir, mais cette nuit mortifère n’est-elle pas aussi celle que génère le désir insensé de richesse. Ce désir qui caractérise notre monde basé sur le seul profit au détriment de l’humain. Alors maintenons  allumée la lampe du partage et de la justice. Soyons ces veilleurs d’aurore qui parviennent à franchir la nuit.

Jean-Noël Hallet  Paroles de chrétiens sur l’écologie.

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