Fleur de sel : Du besoin au désir

Fleur de sel Société
Le secret de notre conversion écologique (et non de notre transition, processus technocratique qui consiste à ajouter de nouvelles techniques) serait de passer du besoin au désir[1].
Du besoin, évident, des ressources de la nature, au désir donc à l’amour, au désir de les voir vivre et se développer pour elles-mêmes. Au désir de les admirer, les caresser, les sentir, les entendre, les goûter. Un désir respectueux de leur être propre, de leur vie. Le besoin est une réalité vitale mais sans le désir il est destructeur. Le désir va mettre une limite au besoin, par le respect.
Voir l’écologie comme un amour, pas une obligation.
[1] Denis Vasse, Le temps du désir, Seuil, 1969.

Du besoin au desir 180122 Fleur de sel

Le besoin consomme son objet, le désir le respecte. J’ai besoin de manger, je consomme du pain. J’ai besoin de me déplacer, je consomme du carburant. Je désire partager un repas, je respecte la nourriture partagée et mes convives. Je désire rencontrer des amis, je choisis le moyen de me déplacer le plus adapté.

 

Le besoin de l’autre ou de la nature est consommation. Le bébé a besoin du lait de sa mère et ne devient conscient de lui-même que lorsqu’il fait la différence entre sa mère et le lait de sa mère. Nous ne deviendrons adultes que lorsque nous ferons la différence entre la nature comme ressource – certes nécessaire – et la nature comme être vivant. Entre notre besoin, légitime, et notre désir, de l’aimer.

Celui qui traite l’autre, homme, animal ou plante, comme un objet peut l’exploiter à l’infini. L’homme devient objet esclave ou ouvrier, l’animal source de viande ou de cuir, les plantes sources de sucre ou de farines. Celui qui traite l’Autre comme un autre vivant le respecte.

Le désir[1] ” nait du besoin (le besoin de consommer ou de savoir, de connaître) mourant à lui-même. Le lieu où s’exerce cette conversion toujours à reprendre est l’amour. Partout ailleurs … le besoin exige l’engloutissement de sa satisfaction.”. ” Et quand il croit serrer son bonheur, il le broie ” comme dit le poète Aragon.

 

Continuons avec Denis Vasse.” Le désir est bien l’essence : il fait surgir dans le réseau serré des nécessités de la vie le non nécessaire de la présence.”. La nature peut être aimée, désirée, si elle n’est pas nécessaire à mes besoins, tout en étant nécessaire à mes moyens de subsistance. ” Lorsque la tige du besoin renonce à son indéfinie croissance, éclot la Fleur du désir ” L’homme de désir … est libre de travailler à la transformation du monde, non plus pour le réduire à soi-même et tenter d’occuper toutes les places, mais pour le rendre à lui-même en assumant son rôle d’homme unique entre les autres.”.

 

De quoi ai-je besoin, vraiment besoin ?

Qu’est-ce que je désire, pour moi, pour les autres humains, pour les non-humains ?

 

Être sensible

La relation de désir ne détruit pas son objet, elle le respecte, et l’approche avec précaution, attentive à ses mouvements, odeurs, bruits, en un mot avec sensibilité. Pour désirer il faut être sensible. Un appareil de mesure du bruit peut capter, selon sa sensibilité, des bruits plus ou moins importants. Un appareil photo captera plus ou moins de détails. Un homme plus ou moins sensible sera plus ou moins touché par tel ou tel événement. Notre degré de sensibilité ne serait-il pas la clef de notre capacité à réagir, ou non, à la crise écologique ?

 

La sensibilité peut être étudiée de manière scientifique par les psychologues, mais faire valoir sa sensibilité n’est pas une démarche reconnue comme scientifique. On connaît dans le détail l’évolution de la température sur la Terre, de la concentration des gaz à effet de serre, le taux de disparition de telle ou telle espèce, mais beaucoup moins bien la capacité des hommes à être touchés par ces informations, qui semblent glisser sur eux comme l’eau sur les plumes d’un canard, qui leur semblent le plus souvent abstraites car hors de leur quotidien.

 

En effet, que veut dire pour un citadin, pour vous peut-être, une affirmation telle que ” 70 % des batraciens ont disparu en 30 ans “. Cela fait longtemps qu’il n’en a pas vu du tout mais les pêcheurs savent que c’est un signe de la dégradation de la qualité de l’eau aussi pour les poissons. Que signifie pour lui que les premières fleurs sortent en décembre ? Si elles gèlent en janvier, les jardiniers les remplaceront. L’horticulteur lui, sera inquiet. Que des fleuves lointains n’arrivent plus jusqu’à la mer ou que le niveau des nappes phréatiques diminue, il a toujours de l’eau au robinet. L’agriculteur qui cultive en irriguant surveillera le niveau des cours d’eau.

 

Pour la majorité de la population mondiale, les êtres vivants non-humains (autrement dit plantes et animaux) peuvent disparaître, ils ne les connaissent plus sauf les espèces domestiquées. Les enfants, et nombre de leurs parents, connaissent plus de marques de voitures ou de smartphones que de plantes ou d’animaux. Ils ne peuvent donc pas voir la diminution de la biodiversité. Ils se protègent du réchauffement dans des maisons climatisées et repoussent le moment où l’eau leur sera rationnée en construisant des canalisations pour la pomper toujours plus loin.

 

Faites l’exercice

 

Dix marques de voiture, ou de vêtements, ou…                    

Dix noms d’oiseaux de votre région                                         

Dix noms d’arbres de votre région

 

Nous continuons à focaliser nos efforts sur l’accumulation de connaissances, utiles n’en doutons pas, sur le réchauffement de l’atmosphère, des océans, la perte de biodiversité, l’épuisement des ressources fossiles, ad libitum. Pour paraphraser Marx[2], qui écrivait que ” Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières, ce qui importe c’est de le transformer.”, nous dirons que les scientifiques nous expliquent les causes de la crise écologique, mais que ce qui importe désormais n’est-ce pas de changer notre mode de vie ?

 

Les travaux des scientifiques sont très utiles et l’engagement de nombre d’entre eux remarquable, la question n’est pas là. Changeons ensemble notre relation aux vivants non-humains (et aux humains), aimons-les, respectons-les par amour, pas par devoir.

[1] Denis Vasse, p. 39.

[2] Karl Marx, XIe thèse sur Feuerbach, in L’idéologie allemande.

 

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