Fleur de sel : Travailler comme une machine, c’est dangereux

Fleur de sel Société
Faut-il séparer nos sentiments et notre activité professionnelle ? Pour les uns oui, car cela évite les conflits, pour d’autres non, car l’écologie intégrale appelle à une plus grande cohérence de nos actions.

Travailler comme une machine c est dangereux 250122 Fleur de sel

Demandez à un commercial de vendre des appareils à des personnes qui vont s’endetter, il le fera, pas de sentiment. Faut-il vraiment séparer l’activité professionnelle et ses convictions ? C’est risqué et il faut de temps en temps se retenir faute d’être viré. Il faut donc un peu de diplomatie.

 

L’horreur nazie a été possible parce que ceux qui en ont été les opérateurs ont considéré qu’ils faisaient un ” travail “. On ne fait pas de sentiment, seulement son travail, éliminer des juifs. Enlevez le sentiment du travail et vous ouvrez les portes à toutes les dérives possibles. L’artisan aime le travail bien fait, il est inapte au travail à la chaîne, situation déshumanisante, au moins dans ses premiers temps, et encore maintenant dans certaines activités comme les abattoirs industriels.

 

Les situations de tension sont innombrables, citons-en quelques-unes et l’auditeur pourra se remémorer les siennes propres :

Production : produire des imprimantes programmées pour tomber en panne au bout de x copies, pour pouvoir en vendre de nouvelles

Production : mettre en route un bulldozer pour raser un bois, espace sur lequel on construira un centre commercial.

Vente : développer la vente des bouteilles d’eau « de source » alors qu’il faudrait faire en sorte que le réseau d’eau potable soit satisfaisant.

Mise à la poubelle : des yaourts qui sont comestibles mais dont la date de péremption est trop proche pour les magasins (la loi impose désormais de les donner à des associations humanitaires mais c’est récent).

Gestion des ressources humaines : virer un salarié qui n’est pas assez rapide, ou appliquer la règle selon laquelle les 10 % des salariés les moins productifs sont licenciés, chaque année (cette règle a été appliquée dans des entreprises).

Refuser de diffuser un rapport d’étude (déclaré confidentiel sur les effets d’un herbicide produit par la société qui m’emploie.

 

Travailler comme une machine c’est accepter de mettre de côté mes sentiments quand je suis au travail. Abandonner l’unité de mon moi, me déchirer. Arroser de pesticides un champ, produire des objets jetables, vendre n’importe quoi pourvu que je vende, coller des affiches publicitaires pour des grosses voitures… Bien sûr il n’est pas toujours possible de refuser, et difficile de vivre la tension entre ce que je fais et ce que je pense. Mais c’est cette tension qui me rend vivant. Celui qui abandonne ses sentiments prend le risque de se limiter au labeur, de ne jamais pouvoir être fier de ce qu’il fait. Et s’il s’engage en politique ce sera de façon schizophrène, sans relation avec sa réalité, propice à toute dérive.

Accepter de travailler sans sentiments, « ne pas mélanger ses opinions et son travail », n’est-ce pas risquer de devenir comme les nazis qui géraient les trains transportant les juifs, ou les camps d’extermination, et considéraient qu’ils ne faisaient que leur travail et le mieux possible, de même que les fonctionnaires du régime de Vichy. Arbeit macht Frei était-il inscrit au fronton des camps. Il peut donc être criminel de travailler en niant ses sentiments.

 

La formule « travailler comme une machine » a la même forme que « penser comme une montagne » d’Aldo Léopold. Il y a des points communs. Rappelons le contexte. Le chasseur qui tue les loups pour avoir plus de cerfs, laisse proliférer les lapins qui vont manger toute l’herbe, réduire la nourriture des cerfs et favoriser l’érosion des sols. La montagne le sait, le chasseur l’ignore. Le travailleur qui se limite à l’acte de production fait, comme le chasseur, l’impasse sur les conséquences de ses actes, sur le contexte.

 

Nous sommes fils de Dieu nous rappelle Saint Paul[1] : « vous êtes tous fils de Dieu par la foi. En effet, vous tous que le baptême a uni au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni païen, il n’y a plus ni esclave ni homme libre ».

Questions

  • Comment ai-je réagi aux situations professionnelles évoquées ou dont je me souviens ? En me soumettant, me révoltant, en négociant ?
  • J‘ai agi seul, avec d’autres ?
  • « Il n’y a plus d’esclaves » dit Saint Paul, peut-on risquer d’être libre dans nos actes comme dans nos opinions, y compris au travail, même si cela doit engendrer des conflits ?

Changer d’affect

Selon Bruno Latour[2] le problème est que nous vivons de l’extraction comme si nous n’étions qu’un fil électrique entre deux pôles, “comme les deux pinces de la prise de terre : l’une approprie, l’autre exclut “, l’une approprie le pétrole ou les terres rares, l’autre exclut les populations locales. Mais l’extractivisme ne nous rend-il pas fou, ” car le seul moyen d’absorber une pareille contradiction c’est de fuir hors du monde ” et il n’y a pas de lieu vraiment hors du monde. Bruno Latour continue cette réflexion en considérant que ” les ennemis sont partout et d’abord en nous ” et que cet engagement, qui n’est porté par aucune culture politique, supposerait de ” changer d’affect, d’attitudes, d’émotions même” ?

 

Il n’y a pas de lieu refuge hors du monde. Ceux qui choisissent de vivre dans des éco hameaux se placent hors du monde dominant, tout en restant sur le territoire géographique, et souvent un peu dépendant du reste de la société quand même (électricité, eau, éducation et parfois solidarité nationale …). Et contrairement aux autres périodes d’effondrement de civilisations nous n’aurons pas de repli possible, l’effondrement sera mondial car l’atmosphère n’a pas de frontières sur Terre.

 

  • Les ennemis sont partout nous dit Bruno Latour. Ils sont aussi en nous. Comment est-ce que je vis la contradiction entre mon mode de vie occidental, qui consomme deux fois plus de ressources que la biosphère en peut en fournir, et mes idées, ma prise de conscience ?
  • Les ennemis sont aussi autour de nous. Les sociétés qui extraient des métaux, du pétrole, du gaz, ou qui défrichent des forêts pour produire du caoutchouc, du soja pour les animaux d’élevage en Europe ou de l’huile de palme. Comment sortir de cette toile qui m’entoure ?

 

[1] Lettre de Saint Paul Apôtre aux Galates 3, 26-28.

[2] Bruno Latour, Où suis-je?, La Découverte, 2021.

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