Fleur de sel : La croyance au progrès

Fleur de sel Société
Le progrès c’est quoi ? Que tout ce qui est possible devienne nécessaire, les smartphones, les voyages lointains en avion, les voitures dites autonomes… ou que ce qui est nécessaire devienne possible, que chacun ait un travail et un toit ?

La croyance au progres 010222 Fleur de sel

C’était comment avant ?

La mémoire collective ne retient pas les caractéristiques de l’environnement, c’est ce que l’on appelle l’amnésie paysagère ou amnésie intergénérationnelle. Qui se souvient qu’il y avait des forêts en Islande et sur toute l’Europe, que l’eau des rivières était transparente, que les vers luisants pullulaient la nuit ? Mais aussi que les poissons pêchés étaient au début du XXe siècle deux fois plus gros qu’aujourd’hui, que les pare brises de voitures étaient couverts d’insectes morts en été ? Par exemple pour les poissons[1] « Chaque pêcheur prend comme point de référence l’état […] des stocks de poissons qu’il exploite en début de sa carrière et utilise ce point pour évaluer les changements au cours de sa vie. Quand la génération suivante se lance dans le métier, les stocks ont encore décliné, mais c’est l’état des stocks au moment où les jeunes pêcheurs commencent à travailler qui leur sert de nouvelle ligne de référence. On s’habitue donc peu à peu sans même s’en apercevoir à un insidieux appauvrissement de la biodiversité ». Le stock concerne ici la quantité de poissons et leur taille, les deux sont en diminution. C’est la méconnaissance de ce qui disparaît.

 

C’est cette amnésier qui explique le sentiment assez répandu de régresser si l’on adopte un mode de vie plus sobre est un fort blocage. L’expression « vous voulez revenir à la bougie » ou à l’époque des cavernes est bien répandue. Même le Pape François utilise l’expression : « Personne ne prétend vouloir retourner à l’époque des cavernes », Laudato si 114. Pourtant revenir à une consommation d’énergie – renouvelable – du niveau des années 1950 ce n’est pas revenir à la bougie, on s’éclairait déjà à l’électricité et les appareils ménagers avaient fait leur apparition. Mais la conviction que les inventions techniques sont toujours positives prend le plus souvent le dessus. Certaines voix isolées défendent l’innovation frugale[2], les technologies à basse consommation d’énergie (Philippe Bihouix, L’âge des low tech, Seuil, 2014), trop isolées. Beaucoup confondent « progrès » technique et croissance humaine, voire progrès et providence.

 

Questions

  • Notre monde est-il en progrès ? De quoi puis je me souvenir de ce qui a disparu ? Je fais un effort de représentation de l’état de mon environnement, un jardin, un lieu de promenade…il y a vingt ans, ou plus si je peux.
  • Qu’est-ce que la croissance pour moi ? L’augmentation de la production de biens, la réduction des inégalités, l’accès de tous au biens vitaux (les trois T du pape François, la Terre, un Toit, un Travail) ?

 

Face au danger nous pouvons adopter quatre grandes attitudes : la fuite, la prostration, le combat, le contournement.

La fuite peut être une saine attitude si le danger est évitable (Henri Laborit). Le danger climatique n’est pas évitable, la fuite est impossible.

La prostration rend malade.

Le combat est salutaire mais il peut prendre deux directions, soit pour nier la réalité du danger, c’est le déni actif, soit pour en combattre les causes, seule voie responsable.

On peut encore choisir de le contourner, en se lançant dans la recherche éperdue du développement durable, des énergies renouvelables, du salut par le numérique, ou en centrant nos efforts sur la sphère domestique (couper le robinet quand on se lave, acheter bio de proximité, privilégier le vélo pour se déplacer…), ce qui est nécessaire mais pas suffisant. En effet les actions individuelles ont un impact sur environ 20 % des émissions de gaz à effet de serre, 80 % dépendent de décisions à un plus large niveau, collectif ou politique.

 

Un autre frein idéologique c’est notre volonté de garder notre liberté d’agir, de choisir librement une voiture puissante, une grande maison, des vacances à l’étranger… L’homme moderne a conquis une grande liberté, de se déplacer, de connaître, de créer, (de détruire aussi) et il lui est difficile de concevoir une limite à cette liberté. De plus cette liberté, et la démocratie avec, a été conquise grâce à la production industrielle, à l’énergie fossile, à l’abondance.

 

Pourtant chacun conçoit bien que la liberté de l’un s’arrête quand elle prend sur la liberté de l’autre. Notre consommation ampute la possible consommation des pays les plus pauvres chez lesquels nous extrayons nos matières premières, nous détruisons les forêts, dont ils ne bénéficient pas et plus encore celle des générations futures.

 

Enfin le refus de la mort est certainement un vecteur important de notre aveuglement. Certes nous mettons la mort à distance, mais nous savons qu’elle est notre horizon. En revanche nous refusons de croire que la civilisation est mortelle, que l’humanité est mortelle, alors que l’on sait que des civilisations sont mortes, que les espèces complexes naissent et disparaissent (les organismes simples traversent les crises, comme les bactéries, les fougères mais nous ne sommes ni des bactéries ni des fougères).

 

L’effondrement de nos civilisations c’est la mort possible d’une grande partie de la population. Est-ce une raison pour déprimer, être catastrophé ou paralysé ? Chacun d’entre nous sait qu’il est mortel, qu’il mourra un jour, mais il ne sait ni le jour ni l’heure. Ce n’est pas pour cela que nous déprimons, nous essayons de vivre le mieux possible.

 

Si l’on accepte cette vision d’un monde fini, qui disparaîtra un jour, on peut alors se mettre en position de vivre de la meilleure façon possible, comme pour sa vie personnelle. Nul ne connaît le jour ni l’heure de sa mort, sinon dans les derniers moments, l’humanité ne connaît pas non plus l’heure de sa fin, sauf quand elle sera très proche, trop proche pour être évitée.

 

Questions pour conclure

  • Qu’est-ce que je choisis entre ces quatre options : la fuite, la prostration, le combat, le contournement ?
  • Renoncer à l’abondance serait renoncer à la liberté, à la démocratie ?
  • Est-ce que je crois que la croissance économique peut se poursuivre indéfiniment ?
  • L’homme est mortel, l’humanité est-elle mortelle, avant la fin du monde ?

[1] Jacques Blondel, Biodiversité, un nouveau récit à écrire, éditions Quae, 2020.

[2] Navi Radjou, Jaideep Prabhu, Simone Ahuja L’Innovation Jugaad. Redevenons ingénieux !, éditions Diateino, 2013.

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