Fleur de sel : Pierre Rabhi, apôtre de la sobriété heureuse

Fleur de sel Société
Pierre Rabhi est mort le 4 décembre 2021. Le décès de cet agriculteur-philosophe, figure importante de l’engagement écologique en France, a suscité d’étranges polémiques, avec assez peu d’hommages, vite oubliés. L’émission de cette semaine rappelle la vie de cet écrivain paysan, pionnier de l’agroécologie. La pensée de Pierre Rabhi,  compagnon de route de plusieurs communautés monastiques, présente de nombreux points de convergence avec l’enseignement de Laudato si’. Pierre Rabhi était en effet porteur d’une vision profondément spirituelle de l’écologie.

Pierre Rabhi apotre de la sobriete heureuse 080222 Fleur de sel

Bonjour, chers auditeurs de Fleur de Sel, très heureux de vous retrouver pour notre rendez-vous hebdomadaire d’écologie intégrale. Aujourd’hui, Loïc, vous allez nous parler de Pierre Rabhi.

Oui, Bernard. Pierre Rabhi est mort il y a presque deux mois, le 4 décembre dernier.

Je crois que la mort de cet agriculteur-philosophe, comme on le présentait parfois, a donné lieu à d’étranges polémiques.

C’est exact. Peu d’hommages, et vite oubliés. Certains l’ont salué, à juste titre, comme un des pionniers de l’écologie en France. D’autres lui ont reproché des propos homophobes et misogynes, voire une dérive sectaire. Une tribune signée par ses nombreux amis a été publiée dans le journal Reporterre pour prendre sa défense. Certains sites catholiques ont salué son engagement pour l’insurrection des conscience et la sobriété heureuse, tout en critiquant ses dérives syncrétistes. Dont il s’est toujours défendu. « Pierre Rabhi n’avait rien d’un gourou », affirment ses amis.

Alors, qui était vraiment Pierre Rabhi, cet écrivain paysan, figure de l’agroécologie ?

Il est né en 1938 en Algérie, aux portes du Sahara, dans une modeste famille musulmane. Il est prénommé Rabah. Il perd sa mère à l’âge de 4 ans. Son père, le forgeron du village, qui est aussi poète et musicien, est obligé de partir travailler à la mine. Il le confie à une famille de colons français, afin de lui assurer une meilleure instruction. A l’adolescence, Rabah se convertit au christianisme et devient Pierre.

Son parcours est écartelé dès l’enfance entre tradition et modernité.

C’est vrai Bernard, et ça va continuer. Il quitte l’Algérie en 1954, arrive à Paris, où il travaille comme OS en usine, à Puteaux. C’est là qu’il rencontre Michèle, secrétaire de direction dans la même usine. Ils se marient et auront cinq enfants.

C’est avec sa femme Michèle qu’il choisit le retour à la terre.

« Nous ne sommes pas nés pour produire », disait-il. En 1960, la famille Rabhi s’installe en Ardèche. Pierre suit une formation agricole. Après 3 ans comme ouvrier agricole, il se lance dans l’élevage des chèvres et expérimente la biodynamique. Il fait également l’expérience pratique de ce qu’il nommera ensuite la sobrieté heureuse. Il dira beaucoup plus tard : « Nous vivons depuis cinquante ans sur cette terre rocailleuse, que nous avons enrichie avec notre compost mois après mois, afin qu’elle nourrisse nos cinq enfants. Pendant longtemps, nous n’avions pratiquement pas d’argent. Nous avons vécu sans électricité et bien sûr sans téléphone pendant quinze ans, mais nous avons été heureux au contact de la nature, des livres et de la musique. »

Je crois qu’un tournant s’opère au début des années 1980, quand il est chargé de formation en agroécologie

C’est bien ça, Bernard. Il commence alors des missions en France et en Afrique, en tant que Paysans sans Frontières. En 1988, il est reconnu comme expert international pour la sécurité alimentaire et la lutte contre la désertification. A la même époque, il commence à publier des ouvrages où il raconte sa vie et son engagement pour la terre. Il publiera de nombreux ouvrages, depuis son autobiographie parue en 1983, jusqu’aux dialogues avec Edgar Morin en 2021.

Est-ce à cette époque qu’il acquiert une certaine notoriété médiatique ?

Oui, avec le lancement du mouvement Oasis en tous lieux en 1990, et la création de l’association Les amis de Pierre Rabhi, qui deviendront Terre et humanisme, en 1999 puis les Colibris en 2006. Les colibris sont largement engagés dans toutes les expérimentations citoyennes pour construire une autre société. En 2002, il se lance même dans une pré-campagne présidentielle, obtenant jusqu’à 184 parrainages d’élus. Son objectif : « introduire dans le débat l’urgence écologique et humaine ». Il anime régulièrement des conférences ou des ateliers sur les thèmes de la simplicité volontaire et de la décroissance. Il rejoint le mouvement altermondialiste, et participe au Forums sociaux.

Voilà Pierre Rabhi engagé en politique !

Il a été longtemps proche des Verts, mais n’était pas membre d’un parti. Et même s’il contribuait à alimenter les débats sur l’écologie, il déclarait au Monde, en 2018 : « La solution ne passe pas par le politique, elle passe par l’élévation de la conscience ». Il reste une référence pour toute une génération de militants écologistes. Le plus médiatique est sans doute le cinéaste Cyril Dion, cofondateur avec Rabhi du mouvements des Colibris et réalisateur des films Demain et Animal.

Pierre Rabhi se référait-il à la foi chrétienne ?

J’ai mentionné son baptême, quand il était adolescent. Plus tard, il a pris ses distances avec le christianisme, tout en affirmant son attachement au Christ. Dans le bulletin des amis de Solan, il n’hésitait pas à affirmer : « La puissance infinie de l’amour prôné par le Christ comme la plus grande énergie qu’un être humain puisse générer est à l’évidence la seule solution capable de redonner sens et pérennité à notre histoire. » Il a accompagné un certain nombre de communautés religieuses, comme le monastère orthodoxe de Solan dans le Gard ou celui des Dominicaines de Taulignan dans la Drôme, dans leur conversion à l’agriculture biologique.

Pouvons-nous retenir des points de convergence avec la pensée chrétienne sur l’écologie ?

Ils sont nombreux, notamment avec Laudatos si’ : une critique sans concession du matérialisme consumériste et des dérives d’une société basée sur l’argent. Une exigence de radicalité écologique, étroitement reliée au souci de la justice sociale. Une insistance sur le travail éducatif pour nous désaliéner de la société de production et de consommation. La conviction, là aussi partagée par la pensée chrétienne, que le travail de conversion écologique commence par soi-même, et peut s’étendre ensuite par contagion. C’est la fameuse histoire du colibri, qui a contribué à faire entrer toute une génération dans le combat écologique : « Toi aussi tu peux faire ta part car si tout le monde ne faisait juste que sa part le monde changerait. » Et bien sûr, sa recherche de vie simple et son appel à la sobrieté heureuse, l’invitation à retrouver le sens de la limite, chère aussi au pape François

Pierre Rabhi était donc porteur d’une vision spirituelle de l’écologie.

Exactement, comme le pape François. Rabhi était engagé dans le combat écologique par amour de l’être humain, par souci de justice, pour que les plus pauvres puissent vivre dignement. Et habité par un authentique amour de la création. « Tu te rends compte comme c’est beau ! », disait-il à ceux qui le visitaient, en montrant le paysage autour de sa ferme ardéchoise. Sa vision profondément spirituelle de l’écologie ne peut laisser indifférent le chrétien qui essaie de mettre Laudato si’ en pratique.

Merci Loïc pour cet hommage à Pierre Rabhi.

A la semaine prochaine, sur Radio Fidélité, chers auditeurs de Fleur de Sel.

 

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