Fleur de sel : La dimension spirituelle de la crise écologique 1 Notre relation aux vivants non-humains

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1 Notre relation aux vivants non-humains
Les naturalistes que nous sommes considèrent qu’il y a d’un côté les hommes et de l’autre côté des êtres vivants sans conscience, sans esprit. Le naturalisme, dominant en Occident depuis son apparition environ au 16eme siècle, a justifié l’exploitation sans limite de notre environnement, parce que nous lui nions tout esprit, toute identité. Mais il y a d’autres conceptions de notre relation au monde.

La dimension spirituelle de la crise écologique 1 Notre relation aux vivants non humains 290322 Fleur de sel

Les explications de notre non-prise en compte des enjeux de la crise écologique sont innombrables. Elles sont biologiques (la préférence au court terme, les émissions de dopamine), psychologiques (dissonance cognitive), économiques (temps de retour sur investissement), cognitives (prévisions linéaires, décalage entre notre capacité d’action et notre capacité de réflexion, amnésie intergénérationnelle), politiques (encore la préférence pour le court terme), idéologiques (croyance au progrès) … il y en a trop pour que cela ait un sens. La raison profonde est ailleurs, c’est la question que nous allons aborder.

La crise écologique a-t-elle une dimension spirituelle ?

Oui. Pour trois raisons.

La crise écologique remet en cause notre relation aux vivants non-humains.

La crise écologique remet en cause notre rapport aux humains des générations futures, notre rapport à la mort.

Nous ne changerons pas notre mode de vie si nous ne changeons pas notre relation entre notre tête et notre cœur.

1/ Cette semaine : notre relation aux vivants non humains

Aldo Léopold[1], un forestier américain du début du XXème siècle, nous invite à « penser comme une montagne », c’est-à-dire à partager l’esprit de la montagne, une conception animiste. Pourquoi ? Parce que en ne pensant que comme des hommes, nous détruisons nos ressources : « Le vacher qui débarrasse son pacage des loups ne se rend pas compte qu’il prend sur lui le travail du loup qui consiste à équilibrer le troupeau en fonction de cette montagne particulière. Il n’a pas appris à penser comme une montagne. » (p.170). Et cela, Aldo Léopold l’a compris en regardant mourir une louve qu’il avait tuée, quand il croyait encore bien faire en éliminant ces prédateurs. Il arrive près de la bête en train de mourir : « Nous atteignirent la louve à temps pour voir une flamme verte s’éteindre dans ses yeux. Je compris alors, et pour toujours, qu’il y avait dans ces yeux-là quelque chose de neuf, que j’ignorais – Quelque chose que la montagne et elle étaient seules à connaître. » (p.169).

Aldo Léopold l’a compris dans les yeux mourants de la louve, pas dans les livres. De même il est difficile d’expliquer pourquoi il est important de réintroduire des loups en France, tant que l’on n’est pas touché, soit par les dégâts des zones sans prédateurs (surpâturage et érosion), soit, mais c’est plus difficile, par la flamme verte dans les yeux d’un loup en train de mourir.

C’est notre relation à la nature qui est en cause, alors passons de la biologie à l’anthropologie.

Pour Philippe Descola[2] il y a quatre manières de vivre notre relation au monde. Chacune donne à l’esprit une place particulière.

Les naturalistes que nous sommes considèrent qu’il y a d’un côté les hommes et de l’autre côté des êtres vivants sans conscience, sans esprit. Des débats ont lieu depuis quelques dizaines d’années sur la conscience des animaux supérieurs et même depuis quelques années sur la conscience des plantes, mais c’est très récent. Sur leur conscience du mal qu’on peut leur faire subir, sur leur mémoire. Mais fondamentalement nous restons marqués par cette séparation entre les hommes et le reste du monde, comme par la séparation entre esprit et corps.

Mais cette conception n’est que l’une des quatre conceptions des relations à la nature. Les totémistes considèrent les peuples comme différents, aussi différents entre eux que dans notre conception les animaux peuvent l’être des humains, donc que chaque peuple a un ancêtre commun avec une espèce animale associée, le totem. Certains sont agiles et capables de se déplacer dans les arbres, bavards, ils ont un ancêtre commun avec les babouins. D’autres sont souples, se cachent facilement, ils ont comme ancêtres des serpents. D’autres encore sont à l’aise sur et sous l’eau, ils ont comme ancêtres des poissons, etc. Ces ancêtres sont les « Êtres du Rêve ».

Les animistes ont conscience qu’ils partagent avec tous les autres êtres vivants un esprit commun, qu’ils peuvent communiquer avec ces êtres même s’ils semblent de nature différente. Ils chassent et coupent des arbres, mais toujours avec respect, et toujours avec mesure. S’ils coupent un arbre dont ils ont besoin, ils s’en excusent avant. S’ils tuent un caribou ils font un feu pour envoyer ses cendres aux esprits, que son esprit puisse continuer à vivre. C’est l’histoire de Yakari et du bison blanc.

Enfin les analogistes considèrent chaque être comme un élément en relation avec tous les autres éléments vivants du monde, sans distinction. Tous sont différents de nature et d’esprit mais tous sont indispensables à la vie du monde, comme les étoiles forment le ciel étoilé. La conception analogiste dominait assez largement en Europe au Moyen-Age, même si elle coexistait en particulier avec de l’animisme.

De manière plus scientifique Descola explique que chez les totémistes tous les êtres vivants ont une nature (physicalité) et leur intériorité (un esprit commun), alors que chez les analogistes tous les êtres sont différents aussi bien dans leur physicalité que leur intériorité. Les deux autres catégories sont les deux combinaisons intermédiaires.

Il situe les dominantes naturalistes en Occident, animistes en Afrique et en Amérique, totémistes en Australie et analogistes en Asie.

Quelle relation avec crise écologique et spiritualité ? C’est que le naturalisme, dominant en Occident depuis son apparition environ au 16eme siècle, a justifié l’exploitation sans limite de notre environnement, parce que nous lui nions tout esprit, toute identité. Mais au Moyen-Age on pouvait faire un procès au renard qui mangeait les poules. Les tableaux disposaient les différents éléments (personnages, bâtiments, paysages) juxtaposés sans perspective, inventée à Florence au XVème siècle comme moyen graphique de placer l’homme en surplomb. Comparez un tableau du Moyen Age et un tableau du XVIIIème siècle.

Nous sommes en Occident de façon dominante des naturalistes, mias aussi un peu totémistes quand nous parlons à notre chien, ou animistes quand nous injurions une voiture ou un ordinateur qui ne marche pas.

Considérer que la nature a un esprit, que nous partageons l’esprit de la nature, c’est une question spirituelle.

La semaine prochaine : la question des générations futures.

[1] Aldo Léopold, Almanach d’un Comté des Sables, Flammarion, 2017 (1949).

[2] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005 ; Les formes du visible, Seuil, 2021.

 

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