Fleur de sel : 2 La mort et notre relation aux générations futures.

Fleur de sel Société
La menace de l’effondrement est un révélateur de nos croyances, de nos peurs, de nos ignorances. C’est un révélateur car elle nous met face au risque de la mort, risque que nous tentons d’effacer dans les civilisations contemporaines (et que certains essaient de repousser comme les projets de l’université de la singularité) ; de la mort de nos civilisations, pas seulement des individus.

2 La mort et notre relation aux generations futures 050422 Fleur de sel

La crise écologique a-t-elle une dimension spirituelle ?

21 La mort de notre civilisation

Les civilisations sont mortelles

Selon Joseph Tainter[1], la fin de l’expansion territoriale de l’empire romain entraîne des difficultés financières. D’Auguste (27 avant JC à 14 après JC) à Dioclétien (qui termine son règne en 305 après JC), les empereurs sont obligés de créer de nouvelles taxes pour financer leur administration et l’armée, les aides aux pauvres et l’éducation… comme aujourd’hui. Antonin Pius (138 à 161) essaie de réduire l’administration et vend quelques propriétés de l’Empire La population diminue suite à la peste aux 3e et 4e siècles et ne se relève pas malgré la relative paix à l’ouest au 4e siècle et à l’est jusqu’au début du 7e siècle. On manque alors de personnel en agriculture, dans l’industrie et pour l’armée et l’administration. On embauche des barbares dans l’agriculture et on les enrôle dans l’armée. Constantin crée des aides pour les pauvres et les orphelins pour favoriser la démographie.

 

Chez les Maya, dont la civilisation a duré plus d’un millénaire, la cause de la chute ne semble pas être la fin de l’expansion territoriale mais plus directement les rendements décroissants de l’agriculture et de l’organisation sociale. Là aussi la question de la croissance démographique a été posée, et les Maya ont agi non pas comme les Romains par des aides aux pauvres, mais en favorisant l’alimentation des femmes et en valorisant la reproduction. La population a commencé à diminuer avant la chute à la fin du 9e siècle, et le fait qu’elle ne puisse reprendre montre que l’environnement avait été détérioré sous l’intensification, et/ou que l’agriculture intensive ne pouvait se maintenir sans un système hiérarchique qu’il n’était pas possible de reconstruire.

 

Pour les Chacoans (Indiens du Nouveau Mexique), le retrait d’une partie du “réseau” de cités à partir de l’an 1000 serait dû non pas à la détérioration de l’environnement mais au fait qu’il était plus économique de se retirer que continuer ou de se battre pour le pouvoir. Mieux valait l’émigration et la chute.

 

On peut citer des dizaines de fins de civilisations, dont bien sûr celle de l’île de Pâques au XVème siècle, de l’Islande à la même période. Jared Diamond[2] en a étudié une petite dizaine, Tainter une vingtaine.

 

Notre société contemporaine est sujette comme les autres à la chute. La différence est que le monde est plein, plein de sociétés complexes, ce qui est un cas nouveau et unique dans l’histoire humaine, et que la chute concerne aussi les non humains, tous les non humains.

La poursuite des dépenses vers la complexité ne peut donc pas s’arrêter, la spirale est sans fin, car le premier qui arrête est absorbé par les autres. C’est pourquoi les propositions pour la décroissance, pour limiter les prélèvements sur la planète, ne peuvent être entendus. Une décroissance unilatérale équivaudrait à un désarmement unilatéral. 

La chute ne peut être que mutuelle. Bonjour les dégâts !

Ou la prise de conscience ne peut être que mondiale, planétaire.

 

22 le devenir des générations futures

Comment être touché par les générations futures ?

Changer maintenant en sachant que c’est pour un bénéfice que je ne percevrai pas c’est soit faire preuve d’une éthique de responsabilité forte (Hans Jonas), et/ou, mais ce n’est qu’une hypothèse et ce n’est pas exclusif, se sentir responsable après notre mort, donc se projeter après la mort, ce qui met en jeu une dimension spirituelle. En effet s’il n’y a plus rien après la mort, pourquoi me soucier de ceux qui resteront ? Si je partage un devenir avec eux, j’emporte ma responsabilité dans cet au-delà. Je reste responsable. Je les porte dans mon cœur.

 

La mort est indispensable à la vie. Si le grain ne meurt… Il s’agit là de la mort d’individus, la mort de notre monde, de notre civilisation inquiète. Elle met en jeu l’espoir (que tout va s’arranger, on reste dans le domaine du possible), et l’espérance (qui est du domaine de l’impossible, cf. Jacques Ellul).

 

Pour Bernanos[3] « On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. » Regarder en face le risque d’effondrement pourrait être désespérant. Au contraire, le manque d’espoir ouvre à l’espérance, l’impossible au possible (Jacques Ellul).

 

Développons un peu cette question de l’espérance.

 

L’espérance n’a lieu que dans un temps désespéré ” p 185

C’est la différence avec l’espoir, qui n’existe que s’il y a une solution. Mais soyons sérieux dit Ellul, nous vivons dans une situation sans issue et désespérée.

 

L’espoir est la malédiction de l’homme. Car l’homme ne fait rien tant qu’il croit qu’il peut y avoir une issue qui lui serait donnée. ” p 186

” Le pire n’est pas toujours sûr. Formule admirable pour permettre au pire de se développer sûrement. “

 

L’espoir c’est toujours dans le domaine du possible. L’espérance apparait quand on est dans le domaine de l’impossible. P 188

Ellul cite Kierkegaard ” L’un fut grand dans l’espoir qui attend le possible, un autre dans l’espoir des éloges éternelles, mais celui qui voulut attendre l’impossible fut le plus grand de tous ” (Crainte et tremblement).

 

“L’espérance .. n’a de sens… que la promesse de l’histoire” p 194

 

Pour Paul Ricoeur ” L’espérance est un démenti au réel de la mort “, comme le Résurrection est un démenti de la mort sur La Croix. P 195

 

“Le doute c’est l’espérance ” (Castelli). P 196

 

La semaine prochaine la relation à nous-même.

[1] Joseph Tainter, The collapse of complex societies, Cambridge university press, 1988

[2] Jared Diamond, Effondrement, Gallimard, 2006

[3] Georges Bernanos, conférence 1945.

 

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