Fleur de sel : 3 La relation à nous-mêmes

Fleur de sel Société
Nous avons abordé la relation aux autres, la relation au devenir, reste la relation à nous-mêmes. Nous savons que la crise arrive, qu’elle est là, mais ” Nous ne croyons pas ce que nous savons ” écrit Jean-Pierre Dupuy[1]. Cette formulation est dérivée de ce que dit Gunther Anders à propos de la bombe atomique, ” Nous ne comprenons pas ce que nous savons “. Ce glissement sémantique entre croire et comprendre évoque Saint Augustin[2] : ” il faut croire pour comprendre ” …
[1] Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.
[2] Saint Augustin, Sermon XLII.

3 La relation a nous memes 120422 Fleur de sel

La crise écologique a-t-elle une dimension spirituelle ?

31 Croire et savoir

Nous avons abordé la relation aux autres, la relation au devenir, reste la relation à nous-mêmes. Nous savons que la crise arrive, qu’elle est là, mais ” Nous ne croyons pas ce que nous savons ” écrit Jean-Pierre Dupuy[1]. Cette formulation est dérivée de ce que dit Gunther Anders à propos de la bombe atomique, ” Nous ne comprenons pas ce que nous savons “. Ce glissement sémantique entre croire et comprendre évoque Saint Augustin[2] : ” il faut croire pour comprendre ” …

Si l’on articule ces trois propositions, on obtient :

Nous savons, que la bombe atomique est une menace planétaire, comme la crise écologique. Il n’y a pas, il n’y a plus de doute sur ce point,

Nous ne comprenons pas cette menace, au sens où nous continuons, globalement, à vivre comme avant,

Nous ne comprenons pas parce que nous n’y croyons pas. Croire suppose de faire confiance à celui qui parle, celui qui nous apporte la parole, d’avoir un cœur ouvert, c’est à cette condition que nous comprendrons, au sens étymologique du terme, com-prendre, prendre avec nous. Et nous ne croyons pas parce que nous ne comprenons pas. Saint Augustin conclut ainsi un sermon : « Oui il faut comprendre pour croire et croire pour comprendre », une illustration du principe de récursivité de la pensée complexe. Comprendre ici c’est réaliser, intégrer cette parole en nous.

Nous avons tous les moyens de savoir ce qui se passe, mais cela reste au niveau intellectuel, sans nous toucher. Nous n’y croyons pas. Avec des mécanismes variés, du refus de l’évidence scientifique, au déni, au refoulement[3]… c’est le refus de passer de la tête au cœur. D’avoir du cœur, des sentiments, des émotions.

Nous avons une indigestion de chiffres. Sentir est premier, mais négligé. Il n’y a pas de chemin direct de savoir à comprendre, il faut croire, ce qui est un mouvement du cœur, pas de la tête. Ce schéma est pour les rationnels, voire les rationalistes, certains – les plus sensibles – n’ont pas besoin de tout savoir pour croire, ils comprennent d’instinct la situation. Nous ajoutons donc un élément, celui de la sensation, de la sensibilité.

Notre unité d’homme c’est la tête et le cœur, il n’y a pas opposition mais interaction entre les deux.

Cette relation entre sentir et savoir, émotion et compréhension, com-préhension, a été mise en évidence en Occident par Ignace de Loyola au XVe siècle puis Spinoza au XVIe siècle, de façon différente, en partant de points de vue différents mais convergents. À l’opposé d’un Descartes qui développe une vision dualiste, d’un côté le corps, de l’autre l’esprit, Spinoza insiste sur l’interaction nécessaire entre les émotions et l’esprit. Ignace propose une relecture des motions qui permet à l’homme de repérer en lui ses moments de consolation et de désolation (de joie et de tristesse dirait Spinoza), pour chercher, dans les deux cas, le bonheur auquel nous sommes promis. Ce moment de relecture est fondamental, c’est celui qui permet d’intégrer en soi les mouvements intérieurs, donc de comprendre, aussi bien émotionnellement qu’intellectuellement. 

Il y a donc deux étapes fondamentales, la première d’être touché, ému, la seconde de prendre conscience. De passer de l’émotion à la motion, au mouvement intérieur, se mettre en mouvement.

De même qu’un enfant apprend d’autant mieux qu’il a un rapport positif avec son maître, nous pourrons avoir une relation positive à l’écologie si nous aimons les vivants non humains et toute la nature.

 

La beauté

D’émotions. Le monde est beau quand nous le regardons comme beau, comme la beauté d’une bien aimée resplendit dans les yeux de son amant mais peut passer inaperçue aux yeux des autres hommes. Certes un lever de soleil dans la montagne, un chêne centenaire ou un paon qui fait la roue apparaissent beaux à la plupart d’entre nous. Mais est-ce qu’un marais, un ver de terre, une pousse de plantain, suscitent en vous un sentiment de beauté ? Si oui, vous les protégerez et la beauté sauvera le monde. Sinon tout ceci disparaîtra, c’est d’ailleurs en cours.

La beauté sauvera le monde, cette affirmation de Dostoïevski dans L’idiot a beaucoup de sens aujourd’hui.

33/ Qu’est-ce que la spiritualité pour moi ?

C’est la prise de conscience de mes sentiments, de mes mouvements intérieurs. Ignace de Loyola. Cette prise de conscience n’est souvent pas spontanée, elle suppose de prendre un temps, un temps de relecture pour les faire remonter à la conscience. Je vois sans les regarder vraiment un hérisson écrasé sur la route, une forêt éventrée par un bulldozer qui trace une route, une rivière dont le lit est à sec, un migrant qui n’a pas de toit. Je peux continuer à vivre sans être touché.

Si je prends le temps de relire ma journée, de me représenter tous ces événements, je vais peut-être faire des liens entre ces événements, ou entre certains d’entre eux et ce que je peux lire sur la crise écologique. Je peux laisser remonter à ma conscience mes sentiments, en prendre conscience. Pour Saint-Exupéry, on ne voit pas avec les yeux, mais avec le cœur.

Cela me touchera plus que tous les rapports sur la crise. Ces rapports peuvent me toucher si je suis prêt à les entendre, ils n’ont aucun effet s’ils restent à un niveau cérébral. Ils seront perçus comme porteurs de contraintes, comme de l’écologie punitive comme disait Ségolène Royal. Ils seront perçus comme dessinant une conversion libératrice si j’ai été touché par ce que j’ai vu. Je deviendrai heureux de rouler moins vite si je dois prendre une voiture, de rouler à vélo même s’il pleur à verse ou de couper le bois à la scie. Je me serai converti. N’est-ce pas là un événement spirituel ?

” En tant que producteurs de cadavres nous avons déjà fièrement atteint le stade de la production de masse “. Cette affirmation de Gunther Anders[4] qui s’applique à la seconde guerre mondiale, nous pouvons la transposer aux êtres non-humains, nous avons réussi à éliminer 70 % des insectes volants en 30 ans. Sans beaucoup de sentiments. L’enjeu est donc de mettre notre capacité d’imagination morale, nos représentations et nos sentiments au niveau de nos capacités d’action. Il nous faut nous ” rendre capables de ressentir ” et pour cela Gunther Anders propose des exercices d’élongation morale. Exercices, voilà qui nous rappelle les exercices spirituels de St Ignace.

Il ne s’agit pas de fabriquer un homme augmenté, mais de ” rattraper le monde des instruments… en le tirant vers nous ” (p. 306). De retrouver une unité entre notre action et nos sentiments.

Oui car la sobriété seule c’est une amputation, une amputation du pouvoir d’achat. La sobriété couplée à la spiritualité c’est une libération, une ouverture.

 

Arnaud du Crest

[1] Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2002.

[2] Saint Augustin, Sermon XLII.

[3] C’est assez proche du refus de reconnaître qu’un être cher a commis un acte répréhensible, comme cela arrive pour les proches des personnes ayant commis des abus sexuels. « Il y a une différence entre savoir et admettre. Cette dissociation psychique est parfois une question de survie » explique Audrey Pulvar à propos des pratiques incestueuses de Marc Pulvar, son père. Le Monde, 25 mars 2021.

[4] Gunther Anders, L’obsolescence de l’homme, Encyclopédie des nuisances, 2002, p. 303.

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