Fleur de sel : Message aux insatisfaits de la sobriété heureuse

Fleur de sel Société
Prônée par certains comme un moyen de retour à la fois à un bonheur humain plus authentique et à respect de la nature plus durable, la sobriété heureuse ne fait pourtant pas l’unanimité. Pour certains, elle n’est pas enviable : elle ne tient pas la comparaison avec les alléchantes propositions consuméristes… Pour unifier ces points de vue, le recours au Livre de la Sagesse n’est pas inintéressant.

Message aux insatisfaits de la sobriete heureuse 240522 Fleur de sel

Une grenouille vit un bœuf qui lui sembla de belle taille.

Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf, envieuse s’étend, et s’enfle, et se travaille

pour égaler l’animal en grosseur,

Disant : « Regardez bien, ma sœur ; est-ce assez ? Dites-moi ; n’y suis-je point encore ?

— Nenni. — M’y voici donc ? — Point du tout. — M’y voilà ? — Vous n’en approchez point.

La chétive pécore s’enfla si bien qu’elle creva.

Jean de La Fontaine

Bonjour chers auditeurs ! Bienvenue dans Fleur de sel, votre émission d’écologie intégrale. Une émission qui a commencé par un conte ? C’est donc Olivier qui est à mes côtés. Olivier, de quoi voulez-vous nous parler avec ce conte ?

Bonjour Philippe et bonjour chers auditeurs !

On le sait : l’homme (un peu à l’image de la grenouille du conte qui vit cela de façon dramatique) a une place bien délicate à assumer, entre, d’un côté, ses aspirations infinies, son insatiabilité et, de l’autre, ses limites resserrées, sa petitesse.

Pour répondre à ce défi, certains sont convaincus par la sobriété heureuse, mais… pour d’autres… comment dire…  le compte n’y est pas. Les premiers peuvent inciter les seconds à « faire un effort », … mais il semble qu’il y ait ici quelque chose qui vaille le coup d’être discuté…

La sobriété semble pourtant faire l’unanimité, non ?

Ça n’est pas si évident…

Par exemple, les auteurs du livre La communion qui vient, pourtant de bons chrétiens, et convaincus par l’écologie, écrivent ceci : « La sobriété qu’on est obligé de qualifier d’heureuse pour la rendre séduisante ne nous comble pas, nous autres assoiffés d’absolu ». S’ils le pensent, ils ne sont probablement pas les seuls…

Et puis surtout, si la sobriété heureuse faisait l’unanimité, la planète serait déjà sauvée ! Or, ce n’est pas ce qu’on observe. L’économiste Frédéric Lordon propose cette analyse : « La promesse de l’enrichissement monétaire envoie des racines très profondes en nous : c’est un régime de désir. C’est bien par là que le capitalisme nous tient ». Et il termine en disant en substance que face à ça, la sobriété heureuse ne fait pas le poids. 

On ressent comme une dissymétrie entre le régime d’accumulation (ou capitalisme) et le régime de sobriété ; comme si l’accumulation était davantage adaptée à la nature humaine, c’est ça ?

Disons que c’est un peu comme si la sobriété heureuse s’ajustait bien à la finitude de notre condition humaine, à ses limites, mais qu’elle laissait inassouvi notre désir d’infini.

Et c’est précisément à ce désir d’infini que s’adresse le régime d’accumulation.

Alors, devrait-on admettre que c’est ce régime le meilleur ?

Vous devinez ma réponse : absolument pas. Car si le capitalisme répond à ce désir, il y répond mal. Dans La communion qui vient, les auteurs estiment : « Le capitalisme suscite une foi dans son pouvoir de nous combler : éternelle jeunesse, invincible beauté… La mort est ce dont la conscience est continuellement détournée, par la consommation et le divertissement. Evidemment, cette tentative est vouée à l’échec. La foi capitaliste est donc de nature mensongère. Elle ne peut que dégénérer en obsession de surconsommation… ».

Entre parenthèse, l’issue est très bien illustrée par la grenouille à la fin du conte : elle creva !

Mais alors que doit-on faire de notre soif d’infini ? Ignorée par la sobriété heureuse, maladroitement abordée par le capitalisme… comment donc peut-on la gérer ?

Je vous propose de refermer La communion qui vient et d’ouvrir Le bréviaire de la décroissance, du père Brétéché, dont c’est précisément le thème central (vous aurez les références de ces deux ouvrages dans le podcast de l’émission).

L’auteur s’appuie sur une phrase du Livre de la sagesse 11,20 : « Seigneur, tu nous as fait avec mesure, nombre et poids ».

Avec mesure, nombre et poids ? Qu’est-ce que ça signifie ?

Pour cette partie, Philippe, je vous demanderais bien de lire les citations, pour faciliter la compréhension à nos auditeurs… 

 

Pour le père Brétéché, « il s’agit de revenir à l’être même et de vivre selon la loi interne et profonde du réel » ; et cela, donc selon ces trois termes :

  • Avec la mesure,
    • on retrouve l’idée de sobriété heureuse : « la mesure désigne la condition créée, son humilité ontologique. Elle rend toute créature finie et vulnérable »
    • on trouve un fondement spirituel à cette même sobriété : « la mesure doit comme renoncer à elle-même pour être pleinement ce qu’elle est et donner du fruit : « il faut qu’il croisse et moi, que je diminue » » ; ou encore : « La mesure contient plus qu’elle-même, et ce « plus grand qu’elle » s’obtient par le renoncement ».
  • nous passerons assez vite sur le nombre, qui est « la substance de chaque créature, ce par quoi elle est ce qu’elle est, selon son principe de distinction ». C’est ce qui fait qu’un arbre est un arbre et un chat un chat. Si on voulait creuser, on retomberait sur les idées de taille adaptée à chaque chose, dont on a déjà parlé dans cette émission. Le père Brétéché écrit en effet : « La croissance organique de toute créature dépend du nombre »
  • mais passons directement au poids, qu’il appellera par la suite « pondus amoris » (poids d’amour), ce qui est plus joli et plus parlant. « le pondus amoris c’est le principe transcendantal de toute créature, sa finalité ». Ah ! « Principe transcendantal » ; nous voilà aux portes de l’infini ! On en arrive alors à cette phrase : « Le poids nous délivre de la démesure : il permet d’œuvrer à ce qui nous dépasse, tout en restant dans notre propre mesure ». Ainsi, il n’est plus question – comme peut le sous-entendre la « sobriété heureuse », de délaisser notre soif d’infini, mais de remettre l’infini à sa place, c’est-à-dire en Dieu qui est en nous.

Pour résumer

  • Avec le principe de sobriété sans socle spirituel, il n’y a plus de lieu pour l’infini. Ça n’est donc pas adapté à la nature humaine, et par conséquent pas désirable.
  • avec le régime d’accumulation matérielle, il y a bien un lieu pour l’infini. On y adhère donc facilement. Mais l’infini de l’homme étant de nature spirituel, on va de déception en déception à vouloir le remplir de matériel
  • la vision « mesure, nombre, poids » est désirable, puisqu’elle donne une place à l’infini. En cela, elle n’a rien à envier au régime d’accumulation matérielle ! Et elle fait mieux : donnant à chaque chose sa juste place, elle ouvre un réjouissant chemin de cohérence.

Merci Olivier, pour cette émission qui vient enrichir et donner un fondement à cette articulation entre sobriété et croissance.

Merci Philippe et merci chers auditeurs. A la semaine prochaine,

Référence des livres mentionnés :

  • La communion qui vient, de Paul Colrat, Foucauld Giuliani et Anne Waeles, éditions Seuil
  • Le bréviaire de la décroissance, du père Mickaël Brétéché, autoédition

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