Hier encore j’avais 20 ans

 

On les voit trottiner doucement sur le macadam ou s’appuyer lourdement sur leurs cannes, leur déambulateur, ..essoufflés, émaciés, chancelants : ce sont les vieux, nos vieux

Ils n’ont pas fière allure, c’est vrai, la goutte au nez dans le froid mordant de l’hiver, les pieds trainant dans d’antiques chaussures déformées, la tête inclinée vers le sol ; ils passent comme des fantômes le long des façades décorées, craintifs et frêles dans le mouvement continu de la ville

On les oublierait presque, si légers qu’ils sont, si fragiles, si insignifiants …de pâles feuilles fanées ballotées et tremblantes dans le tourbillon des cités

Qui les regarde, qui s’attarde, qui ose encore un geste, l’esquisse d’une main tendue, qui les écoute, qui s’attable avec eux , qui …

Et pourtant ces vieux ne sont pas si vieux, hier encore, ils marchaient tête haute et cheveux au vent, fiers, conquérants, rêveurs et sûrs d’eux ; C’était ce jeune homme alerte, celle jolie femme aux cheveux tressés et à la mine délicate, cette maman accompagnant ses petits à l’école, ce père dont les bras chargés d’enfance montrait le manège enchanteur sur la place de Noël.

Cet hier a fui si vite, comme il fuit encore, les laissant démunis chargés de mille souvenirs, de mille histoires, de mille rencontres ; Leur tête penche mais c’est leurs rêves, toujours vivaces, qu’ils contemplent quand le sommeil les prend : Ils y ont 20 ans, là dans le bruissement léger des draps qui les couvrent comme un futur linceul. Au creux du sommeil ou posés sur le fauteuil dans le petit salon désuet, ils restent cette jeunesse qui leur échappe ; ils sont incrédules devant la gêne que le corps est devenu , de ces mouvements plein d’entraves alors que leur désir est intact : Vivre encore un peu , sentir le soleil qui réchauffe , les saisons qui passent , les fleurs qui peu à peu jaillissent de leur gangue de terre au sortir de l’hiver , entendre en sourdine le vagissement d’un nouveau-né dans la cour de l’immeuble , les ados qui clopent au pied du bâtiment s’inventant un avenir radieux ,

Oui, qu’on ne s’y trompe pas, ces vieux n’ont pas d’âge, et restent des enfants désireux d’un peu de temps encore pour achever leur course ; Ils se savent peu désirables, la peau flétrie et terne, les cernes larges, le visage défait mais ils demandent encore un regard, un élan, une parole qui les ressuscite , cette infinie attention que nécessite les choses fragiles , friables et éphémères ;

On les gare dans des parkings fous, même affublés du joli nom d’EPHAD, où la vie a déserté ; ils y meurent souvent désespérés, inutiles, abandonnés, …les vieux ont quitté le cours du fleuve, remisés qu’ils sont sur la berge éloignée ; et les enfants ne profitent plus des histoires qu’au coin du feu les ainés racontaient comme des leçons de vie

 

Car oui, quand leur temps sera définitivement passé, quelle grand-mère, quelle mère, quel père disparus viendront soutenir celui qui chancèle malgré son jeune âge, celui dont l’inexpérience aurait dû se nourrir de celles d’autres qui avant lui ont franchi les montagnes et le torrent des eaux furieuses,

Les vieux sont nos souvenirs qu’il faut préserver pour que la vie elle-même soit préservée

Les Vieux - Le Billet d'humeur
Hier encore j’avais 20 ans